• La faim justifie les moyens
    Année 49. - L'usine de constructions aéronautiques de Marignane où je travaillais, souvent en conflit, des grèves fréquentes (parfois contre les fabrications de guerre)-

    Au cours d'une d'elles qui dura plusieurs semaines, les mains dans des poches..vides, je me baladais, pour tuer le temps, autour des manèges qui s'étaient installés pour les fêtes de Février le long de l'avenue des Belges, Aix en Provence, ville de ma naissance. Je m'arrêtai à la vue d'un gros camion qui attira mon attention par le fait qu'il était en état de réfection de son plateau pour en faire, semblait'il, un fourgon fermé. "Voilà qui ferait un bon travail pour moi, et même quelques copains que çà dépannerait aussi" Sans plus réfléchir, devant l'urgence de subside, je m'approchai du premier homme que je vis pour lui demander si je pouvais voir le patron. "Oui, je crois, il est à son bureau, là dans la roulotte" / "Merci". Je monte à l'aise les trois marches, frappe à la porte; j'entre, moins assuré après un :"Entrez!!" à faire trembler les vitres! Mon trouble augmente devant un imposant bonhomme, dans un fauteuil forcément éloigné d'une petite table qui résiste du mieux qu'elle peut à la poussée de son ventre pour me laisser une petite place entre elle et la porte que j'ai réussi à refermer en rentrant le ventre, (le mien, ..pourtant modeste). "C'est pour quoi?, asseyez-vous", articule une voix de stentor qui m'anéantit.. bien que resté debout faute de place, coincé entre la porte et la table résistant toujours aux mouvements du patron qui ramasse et rassemble une fatras de papiers éparts jusqu'au plancher. Pour ne pas trembler et couvrir le bruit d'un groupe électrogène proche.. et, surtout, pas bégayer, je crie " C'est pour le camion!! " / "quoi, le camion?" / "je peux vous le faire!!" Il me regarde un long moment, et m'interroge. je ne bégaye plus, même sans crier, et parviens à le convaincre en lui disant que "je faisais des avions", alors, pensez un camion!
    Je prévins mon beau-père, qui habitait une petite maison dans un enclos assez vaste, de l'arrivée d'un camion que j'aurais à aménager. Il parut satisfait de ma volonté à gagner "le pain de ma petite famille malgré la grève". Un peu plus tard, il le fut moins quand il me vit "agrandir" l'entrée de son domaine en ôtant un coté du portail d'une façon, pour le moins, cavalière! " C'est rien", lui dis-je, "je le remettrais en état après"
    Et voilà mon camion qui arrive, passe bien l'entrée, qui n'avait jamais vu la moindre auto, en "l'agrandissant" encore un petit peu, du coté.. que j'avais épargné, malgré que mon beau-père, les mains sur la tète, criait "il passera pas!, il passera pas!"
    "Ou je le mets", demande ce drôle de maladroit chauffeur de foire déconcerté par l'aspect du site! Il ne s'attendait quand même pas, j'espère, à voir quelque chose comme une usine! Il laisse son camion de guingois au milieu de la cour, et après deux tours de piste, et inspecté son engin, s'en va, cet artiste, sans daigner révérence en "coulisse coté cour"! Refusant même le verre, "coté jardin" que mon Beau-père héroïque lui offrait, ayant réussi un sourire acceptable! Moi, attristé, je me doutais bien du motif de sa fuite en même temps que je doutais de mon audace et de.. mes vieux outils! Je les regardais qui rouillaient dans la dérision de leur gloire dépassée, capables seulement... d'un chaudron! Je les passais tristement en revue, imaginant avec un sourire amer, comment devait le faire en ce moment cet "Auguste de cirque rigolo" à son patron, peut-être chantant s'accompagnant à la guitare!

    " Patron! : un outillage
    Datant du moyen age:
    Un malheureux étau
    Deux ou trois marteaux
    Un pauvre établi
    Plutôt mal équarri
    Un poste à soudure
    A la triste figure.
    Deux ou trois grévistes
    Surement récidivistes
    Comme des gavroches
    Mains dans les poches!
    Surement pas des lions
    Pour notre camion!
    Des outils, je vous le répète
    Bons pour les charrettes...

    Charrettes! .. Je médite encore plus profond. C'est par là que j'ai commencé mon apprentissage. C'était pendant la guerre, l'occupation, dans un atelier qui de charron devenait carrossier. Mais les voitures et le carburant étaient rares; nos principaux clients étaient donc, les paysans. Nous réparions, ou fabriquions même, des charrettes. J'en ai fait une quasiment entièrement de mes mains! Pour "ma consécration" en quelque sorte.. Je l'ai peinte en bleu avec délectation dans toute ses formes qui étaient mon œuvre! Avec un peu de regret tout de même, de lui avoir mis .. "des fausses jambes".. On ne fabriquait plus déjà, des belles roues, aux long rayons adroitement travaillés et ajustés entre jante et moyeux massif, le tout en bois. Seuls la bande de contact au sol, et le jeu central de roulement "fer sur fer" copieusement graissé, étaient en métal. Dorénavant les voitures à chevaux auront, honteuses, les vielles roues de "bagnoles". Quelques bagnoles, justement, encore en état avaient aussi besoin de nos soins. Ainsi j'apprenais divers ... Brutalement je fus sorti de ma mélancolie par un cri : Yves!! C'était un camarade de travail. Il venait vers moi tout épanoui pour m'annoncer que la grève était finie : "Demain, mardi, on reprend le travail! " En avant pour les engins volants pour les militaires qui, eux, savent se taire. Pas comme nous qui crions contre la guerre! Mais, il le fallait bien, rentrer dans les rangs. Je me pliai, entre rêve et réel,.. à la raison... de reprendre la raison de mon Pays et ma maison!

    "Monsieur, commençai-je, il faut que je vous dise".../ "Je sais, mon petit", m'interrompit ce brave homme de forain d'une voix plus douce que je ne l'avais cru, devant sa table qui n'avait plus l'air de repousser un ventre pas si gros que çà . "Je sais, j'ai lu le journal, Je suis bien heureux pour toi, reprends ton travail, ton audace un peu folle me prouve que tu aimes ton métier" / "mais je vous ai quand même causé des ennuis, comment pourrai-je"... / "Non c'est pas grave, regarde mon camion, il revient, c'est moi qui aie fait une folie ..et d'en avoir fait une aussi pour mon rêve: être un homme du voyage!. Tu vois, je peux comprendre que tu aies rêvé toi aussi à ton métier que tu sens disparaître au bénéfice, de foutues machines!...et de ceux qui les possèdent! Il faut un peu de rêve, mais crois-moi, ne rêve pas trop! Ou alors plus tard, quand ta famille sera à l'abri.

    Je l'ai écouté, je n'ai plus rêvé depuis, ( sauf peut-être, " de lendemains qui chantent" qui m'ont créé quelques ennuis). Maintenant, dans mon dernier chemin calme, hors des grandes routes balisées et encombrées, je peux rêver sans risque d'accident!

    "Et mon portail?" s'était écrié très fort mon Beau-Père, pour cacher son contentement. "Je l'arrangerai", lui ai-je crié aussi fort pour cacher mon soulagement! Au moment qu'avec mon camarade, je m'en allai précipitamment, j'ajoutai "mais ne soyez pas trop pressé" :
    Par des heures supplémentaires
    Ferons des œuvres de guerre."
    ai-je dis voix lasse et amère
    En faisant deux pas en arrière,
    "Car, s'ils savent bien se taire,
    Savent aussi, les militaires,
    De partout faire la guerre!"

    (*) (*)

    Cet enclos où habitait ma belle famille, un grand parc, Une longue allée de marronniers centenaires qui menait en montant jusqu'à une imposante demeure "empire" sur trois niveaux, appartenait au célèbre compositeur Darius Milhaud (1892/1974). Tout en bas était la modeste mais très convenable maison destinée à un éventuel gardien.
    Le Maître, universellement connu, se trouvait aux états-unis pour y poursuivre son art dans tous les genres (opéra, ballets, cantates et autres).
    Il fit savoir qu'il acceptait de loger mes beaux parents dans ce logement par reconnaissance envers le neveu de mon beau père, Eugène Rigaud, carrossier en ce temps sur le cours sextius, qui avait, au péril de sa vie, hébergé et caché chez lui des membres de sa famille dans la noire période de déportation en masse des Juifs. Ce fut un rêve réalisé pour mon beau-père, qui talentueux jardinier, pouvait disposer de tout l'espace désiré pour ses cultures maraîchères très appréciées en ces temps de pénurie.
    En même temps il rendait service, puisqu'il montrait qu'il y avait vie dans un grand domaine déserté depuis de nombreuses années. Cet enclos, situé en bout de l'avenue Ste-Victoire, route qui conduit à Vauvenargue où un autre prestigieux artiste, Picasso, en posséda quelque temps le Château, n'existe plus. La belle maison a été démolie, et tout l'espace bâti d'immeubles d'habitations collectives. Seule, l'allée des marronniers, dont la majesté forçait le respect, a été préservée.

    Il m'arrive quelques fois d'arpenter cette allée ombragée sous laquelle se jouaient des parties de boules bruyantes et acharnées, pour me remémorer les moments agréables de détente que l'on y passait avec tout l'espace pour les jeux des enfants. Et le bonheur de mon Beau-père dans son vaste et riche jardin où il devait souvent en chasser les enfants rieurs, en cachant le plaisir de les avoir près de lui! ..Et il ne manquait pas d'offrir des fraises de "son" jardin aux personnes rescapées qui eurent reconnaissance jusqu'à la fin de leur vie pour ce neveu qui avait été aussi un résistant! Surtout, je me souviens en souriant, de ma folle idée d'une œuvre impossible, avec mes trop rares et archaïques outils, bien que je maîtrisais assez, à ce moment là, le métier que j'avais commencé à apprendre dans l'atelier... justement de ce carrossier héroïque! Et dans lequel j'ai commencé par des morceaux de charrettes... pour finir 40 ans plus tard par des revêtement pour engins spaciaux en passant par autos et avions!

    Mais, me trouvant, indépendamment de ma volonté, profane mêlé à ce lieu "historique", plein de regrets, je me sens imprégné d'ambiance artistique. D'autant que je suis né dans la ville de Cézanne chantre de la St-Victoire. Ste-Victoire que je connais pour l'avoir souvent pratiquée avec bonheur. Alors, je prends:

    Mes "ouvrages métalliques"
    Pour des œuvres dynamiques
    Conçues par mathématique,
    Et forcément aussi belles
    Qu'au ciel, un vol d' hirondelles.
    Parce qu'elles sont comme elles,
    Soumises aux lois naturelles!

    Enfin, je me convaincs que tout métier est un Art, et que tout art est un Métier!
    : "ARTS et METIERS" est inscrit au fronton d'une des plus prestigieuses école d'ingénieurs Française pour le confirmer!
    .. où Rémy, mon petit-fils, a apprit les Arts pour un métier

  • Mon "chant du cygne"
    Je terminerai "l'histoire" de mon parcours professionnel par mon "chant du cygne":
    N'espérant plus rien au milieu de ces années de purgatoire, je ne craignais plus rien! je m'offris une sortie théâtrale dans l'attente d'une préretraite qui s'annonçait proche par le marasme économique qui s'installait dans le pays.. et dans le monde.

    Ce directeur, dont je parle dans une autre page, aux méthodes nouvelles et radicales, rassemblait souvent tout un service, (2 à 300 personnes). Pour celui où je fus présent, il fit un exposé très éclectique : organisation, charges de travail problématiques, implantation des services, etc.. sujets principaux (sic) qu'il faisait durer assez pour bien observer son auditoire avant de traiter.. du social et, ce qui manifestement était une nouvelle donne du grand patronat, des problèmes syndicaux, pour estimer et distinguer, aux plus ou moins amples hochements de tète dans l'auditoire, le bon grain de l'ivraie! Nous pouvions poser des questions, les intervenants évitaient le terrain glissant du syndicalisme, qui d'ailleurs semblait ne pas les concerner, et se cantonnèrent dans les questions très techniques pour montrer leur coopération sans faille! Le directeur répondait très explicitement à ces questions essentielles, bien sûr, mais par petites touches il aurait bien voulu des interventions plus significatives pour mieux nous connaître! Au milieux de cet auditoire très majoritairement béa, je discernais bien son jeu, parmi quelques autres qui s'efforçaient à paraître neutres cachés au fond de la salle.. où je n'étais pas!
    Faute de questions il trouva moyen d'aborder ces sujets épineux expliquant, ce que, à son avis, devait être le rôle des syndicats: revendications, bien sûr, mais coopération à la bonne marche de l'entreprise...etc...etc.. Enfin, on a compris : suivez mon regard, ne vous trompez pas de syndicat! Peu habitué à "haranguer" les foules... et par timidité, je n'intervins pas, D'ailleurs même n'étant pas du "bon syndicat" je n'étais pas opposé à certains de ses propos concernant l'intérêt et la participation à la bonne marche de l'entreprise .
    Cependant, écœuré par l'attitude de la plupart de l'assistance faussement réjouie qui rivalisait d'allégeance, critère principal de promotion, une méchante humeur chassa ma pusillanimité et me mit bien au dessus de tant d'affectation hypocrite, et je dus me cramponner à mon siège pour ne pas réagir!
    Le directeur me donna l'occasion de passer mon humeur: Les charges de travail étaient précaires depuis que Degaule avait décrété l'embargo pour la vente de matériel de guerre. Il s'insurgea et tempêta. Il eu cette phrase qui me sidéra:

    "Que nous importe si des hommes, des pays ici ou là, veulent en découdre, nous n'avons pas à leur refuser les moyens sous prétextes humanitaires qui mettent en difficulté nôtre entreprise, d'autres le font, pourquoi pas nous!"

    Choqué et révolté, au milieu d'une assistance approbatrice, par "ce pousse au feu", j'émis d'abord un souffle d'indignation qui se termina par un sifflement involontaire entre mes lèvres serrées. Un silence total s'établit, Maître du jeu, je pris plaisir à le laisser durer le temps de bien "asseoir" ma réponse et l'asséner, calme et froid, à toute l'assistance! Debout j'articulai ce qui sera "mon Chant du Cygne!":

    "Monsieur le Directeur! A vous entendre je vois en vous, planant au dessus d'un champ de bataille jonché de cadavres où plus rien ne bouge plus rien ne s'entend sauf les gémissements de moribonds, je vois en vous, dis-je, un oiseau de malheur espérant, avide, l'œil aigu, y trouver quelques survivants ou, ailleurs dans la misère du monde, des "fous de guerre", pour les armer et leur faire achever l'œuvre apocalyptique!

    Quelques secondes on aurait entendu voler les mouches, le temps que ce monsieur abasourdi, fasse, entre hargne et sourire, le choix de sa réponse qui fut, par un visible effort, une suite souriante à mon propos:

    "Voilà que des ailes me poussent dans le dos "

    ( un peu court, mais je l'ai pris en traître). En verve, je profitai de mon avantage:

    "Oui!, Monsieur le Directeur, mais pas des ailes d'Ange ni de colombe!"

    Pas de réponse, un visage fermé, un regard dur que je soutins.. où j'aurais pu y lire:
    " Toi, mon coco, tu ne perds rien pour attendre!
    Je ne perdis "rien" mais, finalement, dans tous les sens du terme! Nous étions en 73 ou 74, je fus employé, tranquille dans un coin, à mettre à jour le catalogue des petits outillages qu'il fallait réduire. Cela me plut assez et je m'amusais à représenter ces objets par de petits dessins fantaisistes! Les cœurs rièrent,.. et les culs pestèrent!

    Quand j'eu assez de cet "amusement", je demandais, pour les deux années qu'il me restais "à subir" l'usine, de retourner à l'atelier.. pour finir comme j'avais commencé! Ce me fut accordé aussitôt. "On" savait que j'allais redorer un peu l'image de mon métier.. qui partait en quenouille sous un commandement obsolète!
    Je fut moralement et dans l'honneur reconsidéré...(sauf par les "chiens") heureux de ma carrière vraiment "exceptionnelle"!

  • Le cahier
    J'ai commencé à écrire dans un cahier, depuis quelques années, des souvenirs d'enfance principalement, des pensées et des moments, plus récents, de ma vie.

    Pourquoi? D'abord, quand j'y ai pensé, c'était pour satisfaire l'envie d'écrire. Puis, il m'est apparu, qu'à la fin de la vie, on pouvait être saisi d'angoisse à l'idée de la mort! Et qu'en laissant des traces, ailleurs que dans la mémoire "orale" des plus proches, par exemple, dans un "cahier", on se rassérénait dans la pensée que la nuit ultime ne serait jamais totale! Tout au moins tant que, ce cahier, ne serait pas perdu! mais je peux l'imaginer "impérissable" puisque "matière"!
    Le cahier, d'abord manuscrit, a pratiquement couvert mes années d'enfance et adolescence. Mais, je l'ai dit, j'aime écrire, et l'ordinateur facilitant les choses, c'est d'autres "moments" que j'écris, se rapprochant peu à peu du présent. Ainsi, de plus en plus des idées, des choses actuelles, des essais en divers domaines, et les évènements familiaux prennent une bonne place en fin de ma vie avec le vélo que je pratique toujours pour mon plus grand bien, et les voyages encore possibles avec la compagne de toute ma vie!
    ce sera dans le cahier, repris en partie sur des disquettes ou des pages imprimées dans un classeur, et peut-être encore dans les fichiers de cet appareil, ou j'écris depuis début 94, qu'on trouvera ces pages ultimes, puisque j'ai, ne vous déplaise, l'intention d'écrire jusqu'au bout! : Jusqu'au bout de ma vie.. déjà bien avancée!.. et sans inquiétude.
    A ce propos, dernièrement, assis sur un banc d'un parc où je n'avais rien d'autre à faire, je regardais les nombreux occupants: Bébés sur leurs poussettes, Enfants de tous âges, jouant insouciants, leurs parents, jeunes ou moins jeunes, devisant sereinement entr'eux un œil sur leurs progénitures, des grands-parents encore alertes et des vieillards aux pas douloureux : Tous les âges de la vie!
    Un joli toboggan rouge faisait la joie des enfants. Un à un ils empoignaient la rampe et grimpaient, à l'échelle, pour enfin se laisser glisser, dans des cris ou des rires, dans la pente lisse et choir dans le sable! Ainsi, sans fin, lorsqu'un enfant prenait la rampe d'accès, un autre chutait dans le sable. Je me pris à y voir le symbole de la vie en chaîne continue: Première marche sans cesse un premier pas, et au sol, sans cesse une chute! : Ainsi va la vie: De la naissance à la mort, nous sommes tous les mêmes.. Pris dans un même inexorable manège. Et puis qui sait? : Les enfants, au toboggan, aussitôt atterris sur leurs fesses les voilà déjà de retour au bas de l'échelle! Que n'a-t-on pas dit de ce mystère de retour possible! Je ne serais pas contre, à condition de retenir les leçons de la vie précédente. Sinon, Napoléon, et Hitler ravageraient l'Europe; et Staline les âmes, à chaque siècle! .. Non! la je radote! Mais l'indubitable est là :
    J'ai été un enfant tenu par la main, j'ai tenu mes enfants par la main, qui à leur tour tiennent les leurs par la main et qui tiendront...
    De mains en mains l'homme traverse les siècles toujours vivant!

    Ne voyez surtout pas dans ces lignes, l'expression de doutes exacerbés. Je suis, au moment présent, (1994) en bonne forme physique et mentale, et plein d'espérance de vie. Et justement! c'est pendant ces années que je me crédite encore, en "bon état", que je veux vider au mieux mon sac! (Un peu comme lorsqu'on arrive sur la plage on court vers la mer en lâchant joyeusement un à un tous ses vêtements pour s'y plonger tout nu avec délice! Sauf que là, on a bien l'intention de retrouver ses vêtements!) De sorte qu'au moment de passer à la "douane ultime", je n'aie qu'un corps nu à déclarer! La substance essentielle: Le cœur, l'esprit, l'amour, bref, la partie la moins encombrante de "moi", dans ces pages parfois sérieuses, parfois moins, des souvenirs, quelques fois bonifiés par l'imaginaire. Et ce que je pourrai raconter encore sous tous mes petits vents de Provence , vous l'aurez à supporter plus aisément qu'un corps de vieillard dans un lit!
    Parfois, à ceux qui me connaissent, dans des phrases un peu grandiloquentes, je peux apparaître plus "beau" que je ne le suis. C'est que je veux arracher et extirper des choses, de moi-même afin de libérer un espace où puissent s'épanouir des sentiments sans être gêné par des "scories" récoltées pendant le plus long moment de mon existence marquée d'un atavisme ancestral de vie extérieure en contact des dures contingences matérielles, en négligeant trop la principale : Celle, intérieure, où l'âge venue avec le temps de penser, le cœur et l'âme se cultivent!

  • Antibes
    J'avais six ans quand un formidable évènement se produisit.

    Mon père travaillait au chemin de fer, il souffrait "des reins", comme on disait pour le mal au dos, avec des crises très douloureuses. On lui proposa un poste de santé une dizaine d'années avant sa retraite, a Antibes comme gardien de la cité S.N.C.F. où logeaient une quarantaine de familles d'agents de la compagnie. Antibes! la mer, cette inconnue dont on nous parlait comme d'un rêve!
    Un "grand voyage" se prépara plusieurs mois à l'avance dans une fébrilité de tous, où nous les petits étions les plus atteints comme s'il s'agissait de changer de planète!
    D'autant qu'il fallait prendre le train! (Ce train que j'aimerai et qui me fera écrire des pages drôle, graves et de malheurs!) Ce train que je ne connaissais que de le voir passer et comme appartenant un peu à mon père qui le servait, et qui, en plus, traversait notre territoire! Nous devions, me semblait-il, jamais en être "les clients".
    Le jour du départ arriva. Nous nous rendîmes, longeant la voie, à la petite gare du Pey-blanc éloignée d'un Km, qui jusqu'à ce jour était pour moi fondue dans le paysage immobile et serein qui nous était familier. Mais de me trouver par grand matin froid sur ce quai pour monter dans un train, transforma d'un coup la douce image en un lieu pour expatriation! Le regard vers le rail qui allait nous arracher de notre sol, je tremblais de froid et d'émotion maladive. Francis, quatre ans, pleurait. Mais que dire de notre frayeur quand dévalant une courbe en pente, droit sur nous, dans un bruit de ferraille, de jets de vapeur et de feu, un crissement inhumain de freins serrées à mort, des roues déjà bloquées jetant des étincelles effrayantes, la locomotive, respirant encore d'un puissant souffle métallique, le train s'immobilisa enfin, dans un nuage de fumée et de vapeur!
    Nous étions les seuls voyageurs sur le quai: mes parents et les cinq derniers; les aînés déjà indépendants, étaient restés avec notre grand-mère qu'il n'était pas question d'arracher de la campagne. Il fallut monter rapidement dans le plus proche compartiment, le train ne faisait qu'un bref arrêt. Ce ne fut pas une petite affaire; encombrés de valises, de paquets, de paniers même, les marches de bois trop hautes pour nous qui fumes catapultés à l'intérieur par mon père qui devait mettre au fourgon quelques objets, tout en criant à Gaston de ne pas rester planté comme un santon, de prendre le dernier paquet et monter vite rejoindre sa mère et ses sœurs qui rangeaient déjà les bagages dans les filets, et surveiller les petits. Devant ce qui ressemblait à une panique, le chef de gare, unique personne pour toutes les fonctions, vint nous rassurer disant que le train ne partirais pas sans nous! Nous eûmes presque tout le wagon pour nous. Quelques voyageurs, eux, impassibles, voyaient une famille prendre possession des banquettes de bois et des filets où s'entassaient ses affaires, comme pour fuir la peste! Il y avait là des femmes vêtues de noir, chapeaux de paille avec de grands paniers d'où émergeaient des têtes de canards ou poulets. Elles se rendaient au marché d'Aix pour vendre leurs produits d'élevage ou de petite culture, venant de quelque ville des "Basse-Alpes". Quelques messieurs et dames "bien mis" et quelques hommes plus ordinaires, complétaient le tableau.
    Le train s'arrêta plusieurs fois avant d'entrer dans une gare immense sous une immense et haute toiture de fer et de verre noircie de fumées qui montaient d'un nombre incroyable de locomotives en bout des rails. Rails que je croyais d'une longueur infinie à travers le pays. Elles respiraient bruyamment de toute leur structure, crachant fumée et vapeur comme un athlète en sueur reprendrait son souffle en fin d'une course victorieuse!
    Le train que nous prîmes ensuite, cette fois avec tout le temps nécessaire, était beaucoup plus confortable que le premier: des compartiments fermés, des banquettes souples, de grandes baies vitrées. Et surtout, plus rapide et silencieux: c'était le prestigieux express Paris-Nice! Et j'eus l'impression que les voyageurs qui revenaient du wagon restaurant, nous voyaient comme nous voyions les "Gavots" dans le train précédant. Nous mangions pourtant le plus discrètement possible notre bout de pain et notre tranche de saucisson à l'ail bouche fermée et tournés vers le paysage qui en ce moment semblait nous intéresser particulièrement!
    Il nous "intéressa" vraiment lorsque après ce que je trouvais un trop long trajet, debout dans le couloir, vitre baissée en dépit des escarbilles dans les yeux laissant des traces noires sur nos joues, entre deux vallonnement, soudain, au loin : la MER!
    Puis, pendant un long moment le train assez près de la côte, légèrement en surplomb, nous la découvrit dans toute sa splendeur! D'une étendue à nous couper le souffle, jusqu'au loin infini où elle semblait disparaître contre le ciel qui la rejoignait. Fascinés, nous regardions cette chose inimaginable, bleue; pourquoi bleue comme le ciel avec lequel elle se confondait là bas. Ce lieu où finit la terre, et commence l'espace liquide, n'est pas le même monde. Les champs, les collines, les bois de chez nous où l'eau n'occupe que de petits ruisseaux discrets, nous étaient le seul paysage possible. Là, un seul espace, plat, immense où l'eau, seule existe au loin, sans rivage!
    On doit comprendre notre forte impression à cette découverte. Aujourd'hui un enfant qui découvre un paysage nouveau ne peut pas réagir comme nous l'avons fait. L'automobile pour le pays, la télévision pour le monde, leurs ont tout montré dès leur premier âge! Jusque là, dans ma maison campagnarde, je n'avais qu'une vague idée, même, de ma ville de naissance: Aix en Provence! Alors, quand on nous a dit que nous allions découvrir la mer, nous essayions bien, par l'imagination, de la voir la plus grande, la plus belle possible sans atteindre, et de loin, ce qui allait nous faire "éclater" les yeux!
    Pourtant, ce qui nous a ébloui n'était qu'une grande surface plane sans profondeur visible. Un peu plus tard, une fois installés dans notre nouvelle ville, s'en approchant, la touchant, la pratiquant enfin, quel ravissement! Ses fonds creux, pentus, pleins de vie végétale et animale, ses reflets du dessous mêlés a ceux du ciel, sources des couleurs changeantes de sa surface, les côtes si variées, roches frappées, usées par un ressac infini, grève et plages sans cesse caressées, comme une invite à s'y immerger, par les vagues sans cesse renaissantes qui viennent y mourir. Cet envie, ce plaisir, de s'y mêler en apesanteur dans son eau salée, retour à l'origine du monde, à l'instar de ses riverains à la peau noircie de soleil et de mer qui y vivent et en vivent depuis toujours, Quel ravissement!
    Mais j'ai quitté le train dans un rêve alors que nous y étions encore. Pas pour longtemps puisque nous longions la côte. La gare d'Antibes, enfin. Notre nouvelle demeure n'est pas bien loin.
    C'est une cité, sept ou huit immeubles de trois étages, tout neufs, construits pour les agents de la S.N.C.F. ou justement, mon père y avait été muté pour la raison de santé que j'ai dit. Il devait en assurer la bonne habitation générale: surveillance, signaler tout défaut ou incident possible, les dégradations éventuelles pour y remédier, Bref, assurer la meilleure entente et harmonie possible entre tous ses nouveaux habitants. C'était un emploi idéal pour un homme à quelques années de la retraite! Pas très astreignant, ainsi il était le plus souvent à la maison, un peu trop même, à notre goût.
    Mais notre appartement : rez-de-chaussée surélevé, assez vaste. Les appartements ayant étés tous construits identiques, on avait pour notre famille nombreuse, détourné une chambre de l'appartement voisin destiné à un couple jeune avec seulement un bébé. En entrant dans le nôtre je fus ébloui, c'est le cas de le dire, par la lumière dont il suffisait de toucher un bouton pour l'obtenir, il y avait un wc intérieur ce qui était bien commode, (fini, les pots de chambres sous les lits!) une cuisine avec le gaz et les chambres bien réparties le long d'un couloir. Mais si je fus ébloui, aujourd'hui je me dis qu'on réduisait à bien peu de chose les besoins des travailleurs. Un seul point d'eau froide à la cuisine pour tous usages ; sept personnes! bonjour les disputes pour les plus sommaires des toilettes, et je ne parle pas de celles du dimanche! Pas de chauffage en dehors d'une pauvre cuisinière à bois qui ne tiédissait que la cuisine. En 1932, et au delà, Notre Pays était bien en retard pour l'équipement et le minimum de confort des logements sociaux. En Angleterre, en Allemagne et même en Italie, la plupart de ces logements étaient déjà aménagés avec chauffage et salle de bain avec eau chaude. Ainsi les Français n'avaient pas bonne réputation pour l'ygiène et soins corporels.
    Pourtant, pays de la révolution, inventeur des droits de l'homme, on tenait, plus qu'ailleurs, à bien démarquer la classe ouvrière de la bourgeoisie! Il est vrai que c'est pour cette dernière qu'on a coupé la tête au dernier Roi! Nous venons de fêter, au moment où j'écris ces lignes, le 200 ième anniversaire de cet évènement (dé)capital!
    Mais nous n'étions qu'a 7 ans du 150 ième, et enfant, je trouvais cette maison formidable. Fini les lampes à transporter le soir pour aller au lit, bonjour le gaz de ville pour cuisiner, bonheur de ma mère! Bien que mon père, préféra un certain temps que l'on se servît de la cuisinière à bois. Il faut dire qu'il était méfiant envers ces choses qui arrivaient par des tuyauteries ou des fils de cuivre, toutes ces modernités qu'il ne savait pas encore bien maîtriser et en évaluer la dépense. A la campagne nous brûlions du bois provenant pour l'essentiel de la propriété ou acheté "sur pied" à un propriétaire voisin; là, il savait à l'œil estimer la valeur d'un chêne, son poids, l'usage qu'il pourrait en faire et le prix qu'il pouvait le payer. Mais ici, il regardait bien ces petites boites où des aiguilles tournaient à des vitesses désespérantes, mais allez discuter avec un compteur! Tout de même, après quelques factures bien étudiées, il sut mieux gérer cette dépense, électricité et gaz furent utilisés avec moins de rigueur!
    Dehors, il y avait beaucoup d'enfants de tous âges, des garçons surtout, -les filles n'allaient pas dans la rue- Quand nous sortions avec mon frère, nous restions bien près l'un de l'autre. Nous voyions bien qu'ils n'étaient pas comme nous. Eux, ils avaient des vêtements "achetés dans les grands magasins", leurs mères ne devaient pas avoir de machines à coudre à pédale. Ils voyaient, en se moquant, que nos pantalons étaient faits par notre mère avec même pas une poche derrière et qui nous tombaient sur les genoux! "Voilà les paysans!", disaient-ils goguenards. Mais, nous fûmes assez rapidement "intégrés" (mot qui n'existait pas à "l'époque"... Quoique.. les Italiens.. !) Mais ça, n'est pas un souvenir, c'est pensé aujourd'hui!
    Sans doute, pour n'avoir pas été inscrit à temps, il n'y avait plus de place à l'école primaire. On trouva rien de mieux, à 6 ans, que de me "foutre" à la maternelle! avec Francis 4 ans, comme les autres qu'il rejoignit, le traître, pour rigoler de ce grand "dadet" à la maternelle!
    Et cette entrée le deuxième jour! les deux mains et les deux pieds bloqués aux piliers du petit portillon, "Ils" s'y sont mis à quatre pour m'en faire franchir le seuil qui ouvrait pourtant sur une jolie cour au gravier blanc et plein de jolies fleurs autour de belles baraques en bois peintes de plusieurs couleurs, et des balançoires peintes en rouge. Mais, c'était un univers inconnu. Et peut-être sentais-je que ces maîtresses qui assistaient moqueuses à mon entrée forcée, déléguées des pleins pouvoirs de la République, pour commencer mon éducation nationale obligatoire, allaient me mettre en conformité avec la meilleure des civilisations!
    Mais à cet âge on est tendre et malléable, Je m'accoutumai assez vite à la condition d'écolier.
    Des années de scolarité (brèves)dans d'autres pages ( Ma scolarité)

    Cette période Antiboise fut pour mes parents dix ans de vacance. Mon père surtout,
    soustrait, sinon du souci, mais du pénible labeur paysan, vivait son âge d'or! Il "régentait" avec son bon sens et sa rigueur naturels la "population" que lui avait confié la S.N.C.F. Peu coutumier du porte-plume, il faisait ses rapports avec l'aide de sa "secrétaire", ma mère. Ma mère qui connaissait l'orthographe mieux que moi aujourd'hui qui ai besoin, aussi, de mon épouse pour corriger mes fautes! (Dieu que le vocabulaire français est compliqué!) On écrivait plus qu'aujourd'hui à l'époque, Elle écrivait divinement ses lettres. Combien la forme et le contenu lui ressemblaient, chère maman!
    Pour ne pas être pris de vertige administratif, mon père s'astreignait, bien qu'il n'y fût pas contraint, à des travaux "paysagers" pour ne pas perdre "pieds sur Terre" tout en attirant la sympathie de son "peuple!"

    Je développe cette période de vie dans des pages à "EUX" consacrées.

  • Deux petits garçons
    Va ou sont les hommes, aux hommes de tous les jours, montre la vie de tous les jours, elle est plus profonde et plus vaste que la mer. Le moindre d'entre nous porte en lui l'infini . L'infini est en chaque homme qui a la simplicité d'être un homme : Dans l'amant, dans l'ami, dans la femme qui paie de ses douleurs la radieuse gloire du jour de l'enfantement, dans celui qui se sacrifie obscurément, et que nul n'en saura rien .écrit la simple vie d'un de ses hommes ! "" (Romain Roland : Jean Christophe)

    Il y a plusieurs années que j'écris dans un cahier des moments de ma vie .En ce printemps 94 j'ai envie de reprendre ce cahier et en copier quelques" bonnes pages" J'ai fais la folie de m'offrir un ordinateur pour ce "travail" et autres récits de mon "invention"
    La première page sera les premiers moments que ma mémoire a enregistré :

    Deux petits garçons l'un de beaucoup plus grand que l'autre, j'en déduis que nous devions avoir respectivement trois ans et un an et demi, puisque dés six à sept ans nous étions déjà de la même taille. C"est la première image de mon conscient . Combien elle est nette et présente dans mon souvenir! Même le lieu de cette image : Derrière une ferme, sur l'aire empierrée, ronde, sur la quelle, chaque fin d'été un cheval blanc ("Blanquet" était son nom) tourne, tirant un lourd rouleau de pierre, foulant durant des heures des gerbes que ma mère et mon père jettent sous ce lancinant manège en tranchant prestement, avec une serpette, les liens qui les enserrent
    C'est dans cette ferme que j'ai vécu exclusivement jusqu'à mes six ans : Une grande bâtisse massive construite pour l'éternité! Une terrasse coté midi avec trois platanes centenaires qui nous prodiguaient une ombre généreuse dans les pleines chaleurs, avec d'autant plus de bonheur qu'elle était , cette terrasse, plus souvent un lieu de travail que de douce "farniente"
    Alentour, après les dépendances "habitées" d'une large variétés animale, les champs, une grande partie en vigne : sept hectares, formaient, pour l'époque,et les archaïques moyens de culture, une assez grande exploitation .
    Comme je vois bien, dans mon souvenir, vivre ces lieux uniques de ma prime enfance!
    Vie austère et rude de la campagne fin des années vingt, début trente :charrues, charrettes chevaux, porcheries, volaille, lapins, chèvres, avec ses odeurs ses bruits vivants, composaient notre unique espace (le mot : environnement n'était pas encore "inventé" puisque pas menacé!)
    Lampes à pétrole, cuisinière à bois qui laissaient froide la cuisine, lieu de vie, et dans l'ombre, les coins . Chambres à dormir l'été ..et grelotter l'hivers, même enfouis sous de lourds édredons. Nos pieds, contre des briques chauffées au four de la cuisinière, gagnaient un peu de chaleur...et pas mal d'engelures! Ma pauvre Grand-mère!, toi qui avais la charge du maintient perpétuel de ce maigre foyer, tu me fais penser à ces femmes de "la guerre du feu" qui répondaient de leur vie pour cette vitale mission . Ma grand-mère maternelle, je me souviens très bien d'elle, j'en décris son image, la même, immuable, de ma naissance à sa mort! dans mon cahier manuscrit aux pages numérotées
    Je sais que cette "Campagne" comme nous l'appelions, était le rêve enfin réalisé de mon père ( lui aussi a un chapitre dans mon cahier ) Mais à quel prix, cette ambition de "Propriétaire" après avoir été longtemps garçon de ferme : acharnement, sacrifices d'ascète entraînant dans ce dur combat son épouse, ma mère, qui soignait toute la basse-cour y compris celle qui sortait de son ventre! : sept "hominidés" égrainés sur dix-huit ans! (des pages d' Elle aussi, dans mon cahier écrites avec des larmes! )
    Jusqu'à six ans je n'ai jamais quitté ces lieux, au "bout",ou presque donc, d'une famille nombreuse, , puisque sur l'aire le"plus petit des deux " était Francis , Francis, mon jumeau de cœur! une si courte vie! Lui aussi, m'a fait écrire un douloureux chapitre! Lui, ma sœur Hélène,et moi-même, formions la dernière "nichée" arrivée groupée après un répit de ma mère dans ses "mises au monde"des quatre aînés . Nous étions les "petits"- comme on nous appelât trop longtemps à mon gré- et faisions corps face aux exigences des "autres"qui croyaient légitime, par leur âge, d'avoir des droits sur nous, et parfois en abuser! Des disputes se terminaient alors par des claques sur nos joues ..et des coups de pieds dans leurs tibias! Je dois quand-même dire que nous savions, nous aussi "profiter" de notre âge, nous révéler "très gentils" aux alentours des Fêtes,et recevoir de petits cadeaux des deux aînés; les "moyen-âge", eux, restaient "neutres"!
    De plus, nous avions, "quantité et qualité" négligeable, un avantage sur les autres attelés aux durs travaux des champs et les soins aux animaux, : Nous étions libres comme la volaille qui courrait partout, que les chèvres et leurs "cabris" qui, sans vergogne, saccageaient les saules au
    bord du ruisseau (lieu privilégié pour nos jeux) et nous nous rendions complices en rapprochant de leurs mâchoires voraces, les branches trop hautes! Ma mère trouvait, avec un regard dubitatif sur nos visages impassibles, que ses chèvres étaient vraiment agiles!
    Lorsque tous les trois trébuchions derrière notre mère pour la suivre dans ses pas trop rapides, vers le lavoir où elle se rendait avec aux bras une immense corbeille de linge à laver sans, apparemment, se soucier de nos bûches, trébuches, sur un chemin difficile, nous étions les égaux des poussins qui avaient les mêmes problèmes avec leur mère poule! Aussi, les animaux étaient nos amis les plus fidèles, et nous pensions avec bonheur que nous étions aimés d'eux! (c'est vrai que nous, nous ne les faisions pas travailler, nous leur faisions parfois terminer notre goutter, et étions souvent leurs complices dans leurs incartades . Cette amitié n'allait pas sans drames périodiques ; il fallait nous éloigner pour tuer un poulet ou un lapin, là ce n'était pas grave : nous les aimions encore plus dans notre assiette! Mais la vente d'un cabris à un boucher de la ville ne s'est jamais faite sans drame! Le secret de cette vente était éventé par nous dés que notre sœur aînée nous proposait trop gentiment une jolie promenade! Nous la refusions à grands cris! Nos sanglots, nos luttes, qui accompagnaient ces honteuses transactions, devaient donner mauvaise conscience à nos parents et à ce méchant boucher!
    Très tôt, cependant, nous avons été associés aux petits travaux : Les vendanges, qui étaient une fête! :Mobilisation générale! toute la famille, des voisins et amis, remerciés ensuite par de semblables services . Nous jouions les utilités, nous étions de partout, rarement aux bons endroits les premières années . Nous avons été, peu après, assimilés aux membres adultes .Nous n'en n'étions pas peu fiers! et, malgré nos courbatures, menions notre rangée comme les autres, même si notre mère, d'autres personnes aussi, venaient couper quelques grappes dans nos rangées, ce qui nous vexait ...et soulageait à la fois! J'ai bien vu que nous étions "indispensables",puisque mon père avançait les vendanges pour les situer avant la rentrée des classes! Moins amusant le ramassage des sarments après la taille de février! Nous y étions "fermement conviés". Lorsque une gelée blanche les recouvrait nous soufflions dans nos mains rougies et engourdies, parfois en retenant des larmes! Mais, les encouragements, les compliments, parfois goguenards, de nos aînés et notre fierté nous dissuadaient de déserter ce champ de souffrance! ...Enfin ..le plus souvent possible!
    Non, nous n'étions pas des martyrs en ce temps ou partout dans les fermes, les enfants étaient mis à contribution dans la plupart des travaux, même les plus durs!. Nous étions robustes, l'air pur des champs, une nourriture simple et saine, presque entièrement tirée de la ferme, (hormis le pain dont, il est vrai, faisions une grande consommation), nous protégeaient au maximum de la nécessité des remèdes doctoraux sinon ceux de "grand-mère"! La "sécu" n'était pas encore inventée. Les mots : "calories", "protéines"et les autres qui quantifient et qualifient les aliments ,n'étaient pas connus du "peuple" mais nous devions ne pas manquer de "tout ça" :Du pot-au-feu du dimanche au lapin, (que ma mère tuait avec beaucoup de peines, physiques et morales) ou un poulet par semaine, des légumes frais ou secs, soupe jardinière à tous les repas, devaient faire bon office sans que nous nous en préoccupions trop. Au moindre signe de faiblesse que ma mère attentive détectait dans nos yeux ou un"comportement ramolli", un roux d'œuf tombait dans notre bol de lait du matin! Bref!, nous satisfaisions, sans le savoir à tout ce qui est recommandé , aujourd'hui par la "diététique" encore un mot inconnu!

  • Patronage et premier "cinématographe"
    Vers huit ou neuf ans, Francis et moi allions au patronage laïque le jeudi et les jours de vacances pendant l'année scolaire. Nous devions cet agrément au dévouement, la bonté et la patience d'un de nos instituteurs . Il avait pris, bénévolement, et quelques fois à ses frais, cette initiative généreuse de créer un patronage laïque pour ne pas laisser tous les enfants, par absence d'autres choix, sous le " charme inquisiteur" des seules institutions catholiques !

    Il obtint un local, une casemate voutée dans les célèbres remparts du vieux Antibes. Ces remparts semblaient attendre depuis toujours, derrière ses meurtrières, une invasion venant du large : "Le désert des Tartares de la mer!" Trente ans plus tard la ville sera envahie et "occupée" en permanence par incursions imprévues déferlantes sur leurs arrières sans défense, de milliers de touristes ravageurs!
    Mr Sardes aménageât ce local avec des jeux, des livres, des gravures aux significations morales, patriotiques et...laïques! Il était bon et patient, mais avec assez d'autorité pour obtenir d'une bande de garçons braillards, batailleurs, sauvages, un comportement acceptable quand nous traversions la ville, dans un alignement approximatif, pour nous rendre en longues promenades dans les environs boisés et fleuris de la ville, toujours vue sur la mer, et le plus souvent à la Garoupe encore "libre" du cap d'Antibes, aujourd'hui quadrillé de "béton-remparts" de propriétés princières, prises sur la propriété commune!
    Les jours de mauvais temps il nous faisait :"CINEMA" !
    Le cinéma ! Quelle révélation! première vues sur le monde, le pire, le mieux, à l'aune de notre condition commune. Les joies, les douleurs, les rires les pleurs du monde! sur un drap blanc épinglé au tableau noir! Mr Sardes était en avance sur l'évolution future de la "communication"; sans doute pressentait-il l'impact que le cinéma aura plus tard sur l'émancipation de la jeunesse avec ses risques et ses mérites . Ah! comme nous nous empressions fébrilement de rendre obscure la classe avec des couvertures aux fenêtres(c'était dans une salle de l'école), quand notre maître installait son "super-huit"!
    Quel silence soudain dans la classe, quand un ronronnement était le seul bruit perceptible précédant un faisceau de lumière annonçant d'extraordinaires aventures! : comiques, tendres, ou poignantes. Puis c' était des cris, applaudissements, trépignements, surtout quand apparaissait sur l'écran : "Charlot "! Avec ses aventures extraordinaires ou touchantes, tendres, qui nous faisaient passer du rire aux larmes et même mêler les deux! Et l'avantage du muet était que l'on pouvait rire, crier, trépigner, sans retenues!
    Mr Sardes parfois nous passait des films graves, des sujets historiques . C'était en 38, la menace de guerre, cela devait influencer ses choix : Voulait-il nous avertir, nous préparer aux malheurs qui s'annonçaient ? sans doute .
    Dans ces cas, lors de scènes pathétiques, le "muet" fait merveille! le silence total, dans la salle comme sur l'écran, laisse l'image, seule, toucher tous nos sens! dans l'irréel : les cris, les plaintes, les sentiments, le feu des armes parfois, "s'entendent" par les bouches grandes ouvertes ou tordues, des yeux hagards ou rieurs, du sang ou des fleurs , et c'est une lumière fulgurante suivis d'un bref nuage blanc sortis des bouches à feu, qui tue dans le silence! La main blanche de l'infirmière "parle" au blessé en lui prenant sa main noire! L'image, sans l'intermédiaire des mots, est le langage direct, universel! Aujourd'hui on use des mots, c'est bien, on en abuse, c'est moins bien!
    Une scène d'un film dramatique est resté dans mémoire depuis 60 ans! : " Un homme, coiffé d' une sorte de chapka en fourrure aux longs poils, agités par un vent glacial, un long manteau maculé , marche sur un haut plateau désert, rocailleux, boue et flaques de neige fondante. .Il avance tout droit, ignorant flaques et boue malgré le froid et ses bottes éliminées . A une dizaine de mètres derrière lui : un soldat, fusil à l'épaule, col de sa chaude capote relevé, casquette à jugulaire bien enfoncée sur sa tête rentrée dans les épaules, suit, contournant avec précaution les flaques et les cailloux . L'image, sur l'écran , s'efface: un mot apparait, bref, sur tout l'écran, pour en montrer la force de l'injonction! : "Halte!" (on a vu bouger les lèvres du soldat la seconde d' avant) l'image revient, le prisonnier se retourne face au soldat, face au fusil au bout du quel apparait un instant, en gros, le trou noir ! Puis, le soldat, visant le condamné, appuie lentement, (bien montré à l'écran,) sur la détente : Dans un silence angoissant un petit nuage s'échappe violemment du fusil, l'homme tombe comme un écroulement subit! en boule, puis se détend et roule, dévale la pente, disparaît en bas de l'écran fixe! Le soldat," mission accomplie", remet son fusil à l'épaule, retourne sur ses pas, et roulant une cigarette, disparaît du coté droit de l'écran! C'était la première fois que je voyais un acte de mort d'homme violente! dans une indifférence apparente du tueur et du tué!
    Notre maître, devant notre désarroi, nos visages hébétés, interrogateurs, nous parla longuement d'histoire et des guerres, nous dit, malgré notre jeune âge, qu'il fallait qu'on sache, et que plus tard il faudra mener le combat pour la paix! : Nous étions à un an de la guerre!


    Carrioles, et premiers émois!

    Les souvenirs que je vais évoquer où vont se mêler des moments anciens bonifiés par les années et l'imaginaire, sont vrais puisque c'est ainsi qu'ils sont dans ma mémoire .
    Nous n'allions pas tous les jeudi ou les jours libres au patronage. Nous avions prés de la cité un ruisseau très large qui malgré le peu d'eau qui s'y écoulait, avait été canalisé en prévision d'éventuelles crues. De sorte qu'un petit caniveau au milieu laissait ,de chaque coté, une large plage cimentée. Ces deux "pistes", avec virages sur environ deux kilomètres, devinrent le lieu d'épiques courses en carrioles, Ah ! ces carrioles : Une planche épaisse, prés d'un mètre de longueur, deux "essieux " en bois, celui de devant plus long, pivotant, aux extrémités du quel nous fixions des roulements à billes prélevés chez des garagistes complaisants . Et là dessus, hardi les gars! dans des courses folles nous affrontions tous les dangers pour gagner . Pas de casque, pas de genouillères, nous rentrions souvent à la maison avec des bosses et ...des trous! avec, en prime, une "correction" si, et surtout, les vêtements avaient souffert aussi! . Et pourtant mon père était tacitement complice! Tout en maugréant que nous allions "nous fracasser le crâne", il m'aidait sans que ce soit son "intention" : Lorsque je fabriquais ou "rafistolais" mon bolide, dans notre cave, ou il s'occupait, lui aussi, il me désignait, du menton, sans en avoir l'air, un madrier, un boulon, quelques clous, qu'il avait récupérés ici ou là et qui pourraient servir. Et ses outils restaient "complaisamment" à ma portée
    Ainsi, je fus parmi les mieux équipés des "valeureux" coureurs en herbe! : une vraie "formule1 des caniveaux!" Cependant je n'étais pas des plus téméraires dans ces courses jusqu'au jour où.....
    Nous avions des spectateurs ...Et aussi des spectatrices! vous souriez déjà ? oui, c'est çà!, parmi ces admiratrices, une riante petite blonde stimula mon audace par ses regards espiègles et moqueurs . Je voulus croire être le principal "bénéficiaire" de son attention amusée et ses "mimiques" rieuses. Envahi d'émotion panique, de palpitations inconnues, je fonçais à "mort" sur ma planche à roulettes pour Elle!.. Bonheur!: Elle reçu le message. Quelle récompense, le jour où elle essuya en riant, avec son petit mouchoir rose et ..parfumé! (déjà!), la goutte de sang qui perlait de mon coude égratigné! J'étais si troublé ( elle en jouait la coquine!) que je restais muet et sot! Le soir dans mon lit, longtemps éveillé, je lui tins un discours à la Cyrano! Le jour de compétition suivant j'étais à nouveau muet, mais heureux, oui, c'est moi qu'elle applaudissait!, qu'elle encourageait! Je voyais bien qu'elle était sensible à mes victoires. Et, comble de bonheur, quand je ne gagnais pas, elle disait, à qui voulait l'entendre, que le premier avait triché ou que ma carriole avait perdu une roue! (ce qui était souvent vrai d'ailleurs!)
    Aucun mot, entre nous, n'avait été prononcé pour dire notre....(disons : Amitié) l'autre "mot" nous effrayait!, et quand nous échangions quelques propos, ils étaient insignifiants car s'étaient nos yeux qui parlaient! Et elle, si effrontée, espiègle d'ordinaire et lors de nos premières rencontres, la voilà, maintenant, aussi timide, "empruntée" que moi! Les "autres" riaient de nous voir graves et douloureux, isolés dans un doux nuage. Ils en jouèrent . "Elle" fût désignée par eux pour offrir le "bouquet" (quelques fleurs des champs), au vainqueur de la prochaine course. Je fus surpris par le peu de vélocité de mes camarades dans cette épreuve! Contrairement à toute l'ardeur que j'y avais mis ! je gagnais avec une avance incroyable! Nous ne fûmes pas dupes, et heureux de leur petite comédie amicale qui, dans cette remise de récompense, ou ils riaient de notre trouble, fût sacré notre "amour" . Quelle en fût la suite? La guerre éclata! Non je ne vais pas jouer "Quand passent les cigognes", la guerre avait commencé, mon père pris sa retraite, nous retournâmes à Aix définitivement! Bizarrement, dans mon "chagrin" je me sentis soulagé! : J'étais encore trop petit pour une si grande passion! : J'avais un peu plus de treize ans!

    Nos jeux à Antibes

    Dans le même temps que ces activités : patronage, cinéma, carrioles.. et premiers émois amoureux, nous pratiquions des jeux, qui, pour celui que je décris en dernier, est hélas, plus dans le droit fil de la mentalité humaine!
    Les billes : Cela peut étonner, ont été, plusieurs années le jeux principal. Poursuites dans des labyrinthes tracés au sol, jeu du trou (nous disions "pignate") avec des règles semblables à celles du jeu du golf. Ne riez pas! il fallait un long entraînement pour envoyer avec force une bille d'abord fermement retenue entre l'ongle du pouce et l'index d'une main appuyée sur l'autre pour la visée, et brusquement projetée, par l'échappée brutale du pouce comme un chien de fusil, pour faire un carreau sur celle de l'adversaire parfois à plusieurs mètres!
    Nous jouions aussi au football entre les immeubles (quelquefois "le gardien"- pas d'une équipe mais de la cité-, mon père, devait faire des rapports pour des carreaux cassés; "l'administration ferroviaire" s'émut de la fréquence de ces incidents et nous enjoignit, en quelque sorte, d'aller casser des carreaux ailleurs! Mais mon père obtint pour nous, avec la félicitation de ses chefs, un terrain municipal en attente de construction, où nous pûmes, dès lors, organiser de vrais maths! Beaucoup de buts étaient marqués malgré que les coup de pied atteignaient plus souvent les chevilles et les tibias que le ballon! et, les mains interdites sur le ballon ne l'étaient pas sur les figures des adversaires! Mais un math gagné n'était jamais trop cher payé. Un peu plus tard, tout de même mieux organisés en association, avec un entraîneur et de vrais maillots aux couleurs Antiboises, nous pratiquâmes un jeu plus académique. Plusieurs garçons se révélèrent de bons amateurs, l'un d'entr'eux devint, je le sus plus tard, professionnel dans l'équipe Antiboise que nous allions applaudir le dimanche au stade.

    Un autre "jeu" si l'on peut dire, mais le plus vilain, était : La guerre! La cité des "cheminots" par filiation avait des ennemis à ses frontières: "Les gendarmes" eux aussi par filiation. Les hostilités durèrent bien une paire d'années. Bien entendu, comme la guerre de 100 ans, avec des espaces de semaines ou de mois sans combats. Il fallait un motif grave pour que l'un ou l'autre camp déclarât la guerre en bonne et due forme par plénipotentiaires patentés. Par exemple, quand les "gendarmes" venaient jouer au ballon chez nous par manque de place chez eux, nous leur déclarions la guerre pour le jeudi suivant.
    La Gendarmerie contiguë à la cité, comptait une douzaine d'agents dans un espace réduit et fermé. Cela faisait une trentaines d'enfants de 7 à 14 ans, alors que nous avions beaucoup plus d'espace ouvert et étions plus nombreux. Mais les armées en présence étaient à peu près égales en nombre, eux, bon sang ne saurait mentir, étaient tous combattants et meilleurs stratèges!
    Les batailles se déroulaient chez nous pour l'espace nécessaire. Si les armes étaient principalement, pour de loyaux combats, des épées en bois que nous confectionnions avec toujours plus de savoir faire, "L'artillerie", moins glorieuse mais plus efficace, consistait à des jets de pierres que l'entrainement que nous avions acquit rendait meurtrier, causant pas mal de plaies et de bosses. Si bien que les parents, sorte de société des nations s'en émurent et menacèrent d'interdire ces "jeux stupides". Alors, les chefs des deux armées décidèrent de combattre à l'avenir uniquement à "l'arme blanche". Le besoin de ces armes augmenta ... La barrière en bois constituée de piquets très rapprochés lies par fil de fer qui longeait, coté de la voie ferrée, toute la cité, devint une source d'approvisionnement pour nos sabres, source que nos ennemis n'avaient pas, notre victoire semblait proche. Mais voilà que mon père commença de s'étonner de voir cette barrière s'éclaircir de semaines en semaines jusqu'à devenir une peau de chagrin. Il en comprit la cause, et prit une terrible colère.. qu'il passa sur nous, les fils du garde, en priorité! Ce fut ensuite les palmiers d'un parc voisin qui en souffrirent, peu cependant, ses rames dépouillées de feuillage s'avérèrent de piètres armes. Si bien que devant cette espèce d'embargo, faute d'armes la paix fut signée et un "modus vivendi" adopté.
    Une franche camaraderie, paradoxalement renforcée par le souvenir de nos batailles, s'installa pour le plus grand soulagement des "populations civiles" qu'étaient nos parents. Mais, à notre étonnement, ils conservèrent leur visage anxieux : c'est une bien autre guerre qu'ils voyaient apparaître à l'horizon!

    Est-ce le symbole de paix, que les enfants venaient de figurer en ce temps où elle était menacée, qui les mit en si bonne disposition pour nous? Dans la cité tous les appartements n'étaient pas occupés, mon père, après consultation avec ses collègues, et obtention d'accord de l'administration, nous octroya deux appartements contigus pour en faire, ce qu'on ne désignait pas encore à l'époque, "une maison des jeunes" Après décoration, où certains garçons ou filles s'avérèrent géniaux, nous y installames des jeux, des livres et y préparions nos projets de distraction. Et le comble fut qu'une "délégation" des fils des gendarmes, qui ne disposaient que de cellules carcérales, quand elles étaient inoccupées, ce qui, hélas, déjà à l'époque, n'était pas toujours le cas, vinrent nous demander la possibilité qu'il y aurait de participer à nos installations en y apportant leurs propres talents, que nous savions différents des nôtres mais bien réels. Il y eu un fort débat entre les "pour" et les "contre". Inutile d'évoquer les arguments avancés par les uns et les autres, tout le monde peut les imaginer ils sont malheureusement toujours d'actualité! Ils furent admis, (intégrés, dirions-nous aujourd'hui). La cohabitation fut profitable par ce que nous nous apportions mutuellement. Nos parents devinrent angéliques! des mamans, même venaient nous faire le ménage, peut-être au motif aussi, de s'assurer de la pérennité de cette paix, comme un ultime espoir pour la paix du monde. Espoir qui cependant disparut devant ce qui devint inéluctable pour ravager la planète!

    Enfants serions nous plus sages que les adultes? Ou bien est-ce la pénurie des armes qui nous força à l'être? L'esprit guerrier habite l'homme de toute éternité. Sans doute, ce sera aussi devant le manque d'armes qu'il sera sage et, comme nous, s'apercevra, étonné, que aimer enrichit plus que haïr!

  • Le train
    Nous prenions souvent le train, pour nos vacances à Aix . Rapidement il me devint familier, et j'aimais toujours plus ces moments de voyage! Il y régnait une ambiance comme nulle par ailleurs, instructive et divertissante

    De Marseille à Antibes le train s'arrêtait souvent et toujours dans des gares importantes . La cote d'azur, par sa vocation touristique qui s'annonçait déjà, donnait aux voyages en train, un aspect de luxe, de folklore ensoleillé et animé! Alors c'était un incessant transfert de population, avec une variété étonnante de voyageurs que je voyais envahir ou déserter notre compartiment : des calmes, des agités, des inquiets ("ce train s'arrête t'il bien à Juan-les pins?") des joyeux, des sans-gêne qui monopolisaient le filet à bagages, des communicatifs, des renfermés . Je voyais ce train comme un village en mouvement, avec population en permanente migration! Avec la richesse des échanges que cela permettait .
    Depuis j'aime le train, il a été, au cours des années, jusqu'à la fin de mon adolescence, et jusque pendant la guerre, l'occasion de toutes sortes de rencontres. Tel jour une petite troupe de comédiens qui répétait un pièce de théâtre qu'elle allait jouer dans une obscure petite ville du massif central et qui nous invita, en riant, Françis et moi, à jouer la comédie avec eux!
    Là, c'était déjà pendant la guerre, en 43! La pénurie. Notre père nous envoya, Francis et moi, plusieurs fois dans des régions de la "France profonde", paysanne, qui ignoraient les Allemands et les privations, pour aller quérir du ravitaillement . C'est fou ce que le train, en ce temps là en tout cas, rend les gens communicatifs! Tel cet illuminé hagard qui nous confia qu'il courrait après sa femme qui avait fait sa valise! Nous cachions notre envie de rire sous un air affligé. Parfois une scène se jouait, nous divertissant : une "amitié" s'amorçait entre deux personnes de sexe opposés, se précisait par des attitudes révélatrices et se terminait, à nos yeux, par la discrète disparition des deux personnes qui laissaient supputer aux autres voyageurs toutes suites et fins possibles de cette aventure!
    Qelques fois nous-mêmes, pourtant jeunes, inexpérimentés, avons-nous fait d'agréables rencontres, que le train facilite mystérieusement, même pour les moins audacieux! Rencontres brèves.. mais folles quant le train en croise un autre dans la nuit à une époustouflante vitesse et bruits vibrants de fer et d'air! Et que s'échangent, le temps du croisement, des flots de lumières aveuglantes par clignotements accélérés de ses fenêtres, comme pour sublimer de maladroites et fulgurantes caresses brutalement interrompues dans le silence trop tôt revenu! Puis, le bruit cadencé, monotone et lancinant des roues sur les jointures des rails, par une litanie obsédante, nous console de l'inaccompli et nous endort. Au hasard d'une gare, jeune garçon, on quitte "la femme" en cherchant sur son visage le sourire de l'indulgence!
    C'est, pour une grande part, les gares animées, les locomotives vivantes et puissantes, qui faisaient ma jubilation profonde! Leurs fiers mécaniciens regardant satisfaits, au bout du voyage, la foule fébrile qu'ils venaient de transporter à travers le pays. Mon père, cheminot lui même, ne manquait jamais, avant de quitter la gare, de saluer ces hommes aux visages noirs, les félicitant, montre en main, pour leur exactitude horaire! Je trouvais cette pratique admirable si bien qu'à mon tour, un peu plus tard, je fis de même tant que les machines eurent des "poumons à vapeur". Puis cela devint une excentricité qui faisait sourire, même les mécanos quand ils furent enfermés, propres et cravatés, dans des cabines bourrées d'électroniques. Et dans les wagons, peu à peu, la convivialité, entre les voyageurs ne fût "plus ce qu'elle était"
    C'est donc, pour le ravitaillement que nous avons fais ces voyages! Ils étaient de véritables aventures! : La résistance faisait sauter les voies, le train jouait à cache cache avec elle. Des arrêts en pleine nuit en rase campagne, des marches arrière vers des gares incertaines pour reprendre, à partir d'elles, une hypothétique voie libre. Souvent, nous ne savions plus du tout ou nous étions! Dans des gares, rendues obscures pour la sécurité contre les bombardements, nous cherchions sur des cartes murales, quel prochain train nous pourrions prendre. Nous mettions parfois plusieurs jours pour aller ou retourner de ces petits villages médiévaux, lointains et sauvages perdus dans la Creuse,"en paix", et regorgeant de riches et grasses nourritures! But de nos expéditions qui, dois-je le dire, nous ravissaient, nous faisaient vivre en réel, les extraordinaires histoires que nous nous racontions ou que nous avions lues! Aussi, sans le montrer, nous n'étions pas du tout mécontents de ce qui était pour nous d'exaltantes aventures!
    D'autant que, dans ces hameaux froids, aux chemins boueux, entre de rustiques maisons aux toits de chaume, qui nous étonnaient ravis, nous recevions un accueil chaleureux prés d'immenses cheminées avec feu "éternel". Et les jambons pendus sous sa vaste hotte, étaient garants de copieux repas campagnards avec pain blanc : de gros pains pétris et cuits par la fermière dans le four, sous la hotte même, chauffé au bois.
    Il nous semblait être plongés, nous mêmes, dans des pages de nos lectures d'histoires épiques d'une époque révolue!
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    En train au cœur d'un drame !
    Si le train m'a rempli de souvenirs d'aventures, de rencontres de toutes sortes, heureuses ou douloureuses, qui me l'ont fait aimer, il a été, aussi, le lieu de drames et de malheurs! Et celui qui me touche au plus profond de moi-même : les dures années endurées par mon frère Marcel, pendant la guerre!
    Et c'est volontairement que je place ces pages dans les souvenirs que le train a gravé à jamais dans ma mémoire. Je veux montrer par là, que ses rails, qui sillonnent tous les pays, ont étés laborieusement posés pour des trains de voyages, d'évasion, de découvertes et d'amitié entre les peuples. Et qu'il ont été contraints aux plus viles besognes, aux antipodes de ses missions premières!
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    Tous les deux, Francis et moi, face a face assis contre la vitre, nous regardions défiler le paysage gris, n'en voyant, peut-être, que la pluie fine qui persistait dans une désespérante monotonie . Silencieux, graves, échangeant des regards furtifs, devinant notre commune pensée vers le but de notre voyage, nous étions transis incapables de parler .
    A Eysses, près d'Agen Lot et Garonne : un camp! Nous étions milieux 43 ,dans ce camp, notre frère Marcel, parmi d'autres prisonniers politiques arrêtés par la police collaboratrice de cette période de notre histoire partagée entre honte triomphante et honneur dans l'ombre et les sacrifices!
    Notre père nous avait chargés d'apporter des vêtements chauds et des vivres à notre frère. . Arrivés dans ce gros bourg, nous fumes bouleversés par ce qui se présenta à nos yeux!: une commune en effervescence : Des policiers partout! principalement des miliciens abjects! La pluie n'avait pas cessée, le ciel compatissait au drame . Tout était gris sous le ciel : la terre, les gens affolés, et les cœurs! Ignorants, atterrés, nous redoutions le pire! Nous réconfortant mutuellement; nous réagîmes pour nous calmer, réchauffer nos corps tremblants et retrouver nos esprits . Un café chaud, un moment immobiles, nous reprîmes notre contrôle pour réfléchir à ce que nous devions faire.
    Ce qui s'était passé nous l'apprîmes par la pire engeance : Des miliciens buvaient au comptoir. Déjà enivrés, ils se congratulaient bruyamment pour leur honteuse action de la nuit . Nous refoulions avec peine notre colère et notre haine!
    Peur au ventre, nous nous dirigeâmes vers le camp, rencontrant toujours plus de policiers. Notre angoisse augmentait, mais ne pouvait pas arrêter notre marche résolue malgré que nous tremblions de froid et d'émotion! Nous primes courage à la vue d'un gardien vêtu d'une tenue moins rébarbative et qui nous paraissaient mécontent et étranger aux barbares évènements de la nuit . Porteurs de nos dérisoires colis, approchant de lui, nous n'eûmes pas le temps d'ouvrir la bouche! "Partez! partez vite!" nous souffla-t-il ;.."Mais.".. tentions-nous... "Partez! je vous dis, ces salauds sont de la pire espèce et capables de tout , ils sont ivres, vous risquez votre vie!" Il comprit que, atterrés, nous voulions savoir! "Vous saurez tout plus tard! mais filez! je vous en conjure!"
    Nous avons su, la France a su! Ce sera une page noire de notre histoire.
    Un mois ou deux avant ces évènements, dans une lettre qu'il était parvenu à nous adresser, il demandait qu'on lui envoie une bonne paire de chaussures et des vêtements chauds .( C'est ce que nous avions au bout des bras devant la porte du camp!) Et mon père s'était douté très inquiet, par cette demande insolite, de ce, que justement, ils tentèrent la nuit précédant notre visite! Ce serait une folie! s'était-il écrié. C'en fut une . Dans ce camp, au dire de ses lettres qu'il pouvait parfois nous faire parvenir, ils n'étaient pas trop mal traités, mais militants du "parti",ou gaullistes résistants, ils voulurent s'évader pour participer aux derniers combats . La gestion du camp un peu relâchée par une direction et des gardiens soucieux de leur propre sort après l'issue de la guerre qui ne faisait plus de doute, leur semblait rendre leur décision pas trop périlleuse! Mais c'était compter sans les allemands! Ces derniers mirent le siège autour du camp avec ultimatum de se rendre avant minuit . Faute de quoi, le camp serait bombardé, investi, tous les prisonniers passés par les armes, et pas question de négocier pour les otages, aux mains des insurgés, qu'ils n'hésiteraient pas à sacrifier aussi . Ils durent se rendre . 24 détenus, dont mon frère, furent désignés pour être fusillés par les allemands! Les autorités de Vichy, pour redorer un peu leur image, réussirent à en faire épargner 12 . Marcel fut de ceux-là! Les Martyrs tombèrent au chant de la Marseillaise ; les autres, sauvés de la mort, pleurèrent!
    Tout cela nous l'avons appris plus tard . Après notre visite : plus de nouvelles! Jusqu'au jour ou, par le civisme d'un inconnu (sans doute un cheminot) qui l'avait trouvé, mis sous enveloppe et envoyé, un "bout de papier froissé" nous parvint, avec quelques mots laconiques de mon frère. Il avait jeté par une interstice d'un wagon a bestiaux.. Nous apprîmes ainsi qu'il était déporté, avec tous ses camarades, en Allemagne! Par le rail que l'on déshonora!
    Il fut libéré par l'avancée américaine, soigné, comme des milliers d'autres, par ses libérateurs, dans un château réquisitionné du lac de constance en Allemagne, et enfin de retour à la maison après ce calvaire de deux ans!
    Longtemps, comme les autres déportés, il garda une grande part de silence sur ce que furent ces années noires :
    "Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs
    Il n'y aura pas à courir les pieds nus dans la neige..
    .. Ton corps n'est plus cette dérive au cœur d'Europe
    Ton corps n'est plus cette stagnation cette rancœur..
    Ton corps n'est plus la promiscuité des autres
    N'est plus sa propre puanteur..
    .. Quand tes yeux sont fermés revois-tu revoit-on
    Mourir aurait été si doux à l'instant même
    Dans l'épouvante où l'équilibre est stratagème
    Le cadavre debout dans l'ombre du wagon
    Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs" Aragon

    Ce n'est que peu de temps avant sa mort qu'il nous fit des récits plus complets de cette période horrible! C'est là, seulement, que nous avons su comment il avait été arrêté et son calvaire jusqu'à sa libération .
    Je rappelle d'abord le peu que nous savions par différentes sources plus ou moins fiables:
    Averti qu'il était découvert et en danger, le parti lui donna l'ordre de se mettre à l'abri. Il avait des connaissances dans le monde rural de Monçeau-les mines. Et parmi elles, un homme sûr, qui avait hébergé le temps qu'il fallait, des personnes recherchées par la police de Vichy. Il se mit en route à bicyclette (depuis son adolescence il faisait des courses cyclistes). Je le vois encore, une valise sur le dos, attaquer la "montée d'Avignon", comme nous disions pour la nationale 7, où je l'avais accompagné quelques km. A partir de là nous étions dans l'ignorance complète de ce qui lui advint. jusqu'au jour où nous apprîmes qu'il était détenu à la prison d'Aix. Il y resta quelques mois, mon père lui rendit quelques visites, mais dans l'incommodité du parloir, et sous la surveillance des gardiens, nous ne savions rien de son arrestation. Francis et moi, avons voulu lui rendre visite aussi. Dans ce parloir, séparés par deux lugubres grilles très espacées, nous étions paralysés et ne savions quoi lui dire! Il nous demanda de lui parler de l'AVCA, son club, et de tels ou tels coureurs. Devant notre incompétence manifeste il se fâcha et nous donna quasiment l'ordre de nous intéresser un peu plus à ce sport!
    A quelque temps de la, mon père s'étant rendu à la prison pour le voir, apprit qu'il avait été transféré a Eysses, où francis et moi avons fait ce voyage en train dramatique,

    C'est donc, peu avant sa mort, qu'il nous raconta ce que jusque la, nous ignorions, son arrestation et les angoissantes tergiversations avant son transfert à la prison d'Aix.
    Réfugié dans une petite ferme assez loin de la ville, il se croyait en sécurité et participait aux travaux des champs avec ce patriote généreux et courageux qui l'avait pris sous sa protection. Quant deux gendarmes firent irruption dans le champ et l'interpellèrent. Mon frère leur dit: "Messieurs , je me bat contre notre ennemi commun : le nazisme. Je sais, il vous est difficile, sans risque, de désobéir aux ordres, mais vous pouviez très bien ne m'avoir pas trouvé, j'aurais changé de lieu, ce que je ferai tout de suite, si vous obéissiez à votre véritable devoir de français " Les gendarmes n'entendirent rien de cela: "Nous obéissons aux ordres du gouvernement légal...et puis ça suffit! Suivez nous, ne nous obligez pas à employer la force, il est tard, nous voulons rentrer chez nous au plus tôt!"... "..Et chausser vos pantoufles et embrasser vos enfants", risqua mon frère.
    Il fut emmené dans un sordide commissariat ou régnait un désordre, et où Marcel vit bien que les agents présents n'appréciaient pas de la même façon l'arrivée d'un prisonnier: Si quelques-uns y voyaient un succès, d'autres semblaient plutôt honteux . Marcel prit soin de repérer les uns et les autres, au cas où ça pourrait le servir. Malheureusement, le lendemain matin, où était à prendre une décision concernant la suite, c'était les plus vils qui étaient de service! "On ne va pas s'encombrer de ce type, c'est un "coco", client de la "gestapo" notre voisine, mettez le dans leur cellule où ils viendront le récupérer". Marcel savait ce que cela signifiait d'atroces souffrances! Saurait-il les endurer? Il nous dit quelle angoisse l'a saisi! et qu'un moment il s'effondra en pleurs! Mais il su se ressaisir, il le fallait, pour être en état d'exploiter toute chance possible! Et justement une "chance" inespérée se présenta! Les SS n'étaient pas apparus avant midi. Dans le commissariat à la relève, parmi les nouveaux agents, l'un d'eux, qu'il reconnu comme l'un des plus hostiles à ces honteuses taches, accepta de l'écouter. Marcel lui représenta combien était déloyal à la France, le comportement de certains agents de police, et qu'il voyait bien, que lui, n'était pas de ceux-là. L'agent paru touché; après une hésitation qui paru interminable à Marcel, il prit soudain, sans un mot, le parti de le soustraire de cette cellule de mort, et le ramener dans un local où étaient en attente des hommes pour des prisons françaises. Marcel remercia cet homme qui le sauvait d'un sort atroce, et lui demanda son nom pour témoigner au cas échéant à la libération, de son acte civique.
    C'est ainsi qu'il échoua à la prison d'Aix... puis Eysses... puis emmené à Dachau!
    La, encore le train fut le lieu d'un calvaire. L'horreur, les souffrances, endurées par des millions d'hommes et de femmes, il les a endurées lui aussi. Cela est connu depuis longtemps de tous ; les récits qui en ont été fait disaient les mêmes atrocités. Mais quand Marcel nous en parla, à sa libération, nous ne savions rien, bien que de vagues rumeurs circulaient, mais tellement inouïes que nous ne pouvions les croire! Alors, quand il dît ce que lui-même et ses compagnons avaient endurés, effarés nous fûmes horrifiés par ce qui dépassait ce que les rumeurs véhiculaient! Il en fut de même pour les camps qui furent tous des lieux de calvaire comme Dachau où Marcel souffrit deux années!
    ---o---
    Le train fut donc impliqué dans la pire des infamies! Sa belle et vivante locomotive que je me délecte à décrire, a tracté de lugubres wagons à bestiaux de cauchemar et de barbarie! Des hommes, des femmes, des enfants, y ont fait leur dernier et atroce voyage vers la mort des camps nazis! A chaque évocation, image, rappel, de cette période noire de notre histoire à ne pas oublier, le train apparait, pour sa honte, le principal et triste symbole! Mais le puissant, impressionnant matériel de fer et de vapeur, n'y est pour rien . Et beaucoup de cheminots ont payé de leur vie pour entraver le plus qu'ils ont pu, l'implacable trafic : transports de canons vers les lieux de combats, et des humains, à l'étoile jaune, dans les camps d'extermination! Ce train qu'ils aimaient, ils l'ont, dans la douleur comme pour un être vivant, mutilé, saboté, fait dérailler. Il est bien reconnu que ces actions de casse matérielle, qu'ils ressentaient jusque dans leur chair, ont grandement aidé le débarquement allié en Normandie puis en Provence .
    Train de mon enfance, à jamais disparu, oui, tu es innocent! Tu restes le principal et "bonifiant" vecteur de mes souvenirs, des meilleurs aux pires, que j'égraine sur tes rails lisses et sans fin!

  • Mon père 1885-1962
    Mon père n'attachait pas trop d'importance à la scolarité, son père, lui, encore moins. Ainsi, sachant à peine lire et écrire, à dix ans il nourrissait les cochons, soignait les chevaux, et partageait leur paille la nuit.

    Il fut garçon de ferme jusqu'à son service militaire en Tunisie. Il nous en raconta souvent de piquantes anecdotes! Chevauchées dans le désert, rencontres "inquiétantes de rebelles" et mal disposé pour des combats héroïques, il fut ordonnance d'un capitaine. Il nous faisait rire par les récits des frasques, à la Courteline, des officiers toujours ivres! Quand son capitaine lui donnait ordre de le réveiller à six heures du matin il frappait d"abord doucement à la porte, puis un peu plus fort sans résultat, il entrait et après les respectueux moyens, il devait manu-militari le "virer" de sa couche coûte que coûte y comprit un broc d'eau sur la figure!

    Son rêve et son ambition était d'avoir un jour sa ferme à lui. Comment y parvint-il?
    D'abord par le commerce, ayant hérité d'un café-épicerie à Célony. Je le dis dans les pages consacrées à ma mère. Mais comment elle fut acquise? Mon père cheminot à la SNCF avait pour mission l'entretien de tous les signaux le long de la voie de la gare d'Aix à la Calade. Muni d'un bidon de pétrole pour les alimenter et les allumer, il faisait ce parcours à pied non sur le sentier mal commode sur le bord de la voie, mais sur le rail lui même! Avec une canne d'appuis, il faisait bien ses 6 kms / heure. Il passait tous les jours devant une ferme, à la longue il la trouva sympathique et se mis à en rêver, puis une force irrésistible le fit "dérailler", descendre le talus, et approcher de son "rêve". Un homme lui cria "que voulez-vous? Ah! c'est vous l'homme du rail!" Mon père surpris, un peu confus, tout à trac répondit : "Acheter cette bâtisse!" il la désignait avec sa canne. L'homme resta silencieux un bon moment puis lâcha deux mots: "Venez, entrez" . L'affaire fut faite dans le choc de deux verres de vin rouge!

    Lors de cette "affaire" nous habitions en ville rue de la fontaine. De brèves années, une parenthèse sans élevage ni culture, que ma mère appréciait malgré la pénible mais, somme toute, pas déplaisante tenue d'un bar avec des clients plutôt corrects. Citadins et "bistroquets!"(C'est là que je naquis, ainsi que Francis. Francis! des pages aussi, avec des larmes, dans mon cahier!) Elle aimait donc, assez bien cette vie citadine. Parfois elle demandait à son mari d'acheter pendant son parcours, une volaille, ou autre produit de culture, au garde-barrière du Pey-Blanc, qui, sur la parcelle de terre qui entourait la petite gare, faisait un peu d'élevage et petite culture . J'imagine que si ma mère avait passé une commande en ce jour "historique", il aurait dit en rentrant, visage épanoui, "j'ai oublié ton lapin, mais je t'apporte autre chose!" / "quoi?" / "une ferme superbe!" .J'imagine encore la réponse de ma mère : "Superbe tu dis! finie, ma vie bourgeoise!"
    Je décris cette ferme, lieu où commencent à s'inscrire les souvenirs dans ma mémoire, la vie qui l'habite pendant mon enfance et mon adolescence, dans les premières pages de mon cahier
    Mon père voulait être propriétaire et gagner de l'argent, "valeurs obligées" pour élévation sociale qui avaient cours à l'époque .Il y parvint, (cela est dit aussi dans les pages consacrées à ma mère.)
    Il est bien connu que l'argent a souvent des effets pervers . Mon père en fut victime quelques brèves années par excès d'orgueil ! C'était avant ma naissance et à célony ou le commerce avait pas mal prospéré. Il voulut montrer sa réussite, inespérée pour les hommes de sa condition . Ainsi je sus plus tard que s'il rendit souvent visite à son frère Maxime, commerçant à Cannes, c'était plutôt pour la ville, la croisette et peut-être des lieux de plaisir! Alors qu'à la maison, en économe acharné, les "billets de mille" étaient soigneusement rangés entre deux draps de l'armoire, ou transformés en actions, souvent frauduleuses,-( Ah! mes pauvres Parents, que de durs labeurs, de privations, de sacrifices ont enrichis des escrocs!)- A Cannes les billets "voltigeaient" ostensiblement dans des lieux chics! Cela ne dura pas, il vit bien qu'il ne pourrait pas longtemps se mesurer aux "vrais riches" (peut-être ceux que j'évoque ci-dessus) et son bon sens inné le ramena à la raison .. Et au pardon de ma mère qui, certainement par de "bonnes amies charitables", n'ignorait pas tout de ses frasques!
    C'est à la lumière de cette brève parenthèse de sa vie, qu'enfant j'ignorais, que je comprends mieux certains paradoxes dans ses comportements : économe acharné, il faisait soudain un achat, un cadeau "somptueux" Exemple, pour mon certificat d'étude (valeur cotée pour l'époque!), il m'offrit, et dans la foulée, à mes sœurs et à Francis aussi (c'est pas rien le "certif" ) un superbe vélo avec dérailleur! qui fit ma fierté ... et la sienne!
    C'était pendant la période Antiboise; mon père avait été affecté en1932, pour raison de santé, gardien de la cité SNCF ou habitaient une cinquantaine de familles de cheminots. Une vie urbaine, dans une jolie ville "sur" la mer, cette Mer que tous nous découvrions! Et mon père, oubliant un peu sa campagne, se détendit, se montra très convivial, jouait aux boules, et ne manquait pas, le dimanche, d'aller au match de "foot-ball" se montrant autant antibois que les autochtones pour soutenir l'équipe locale! Il ne manquait pas d'esprit, surtout en présence des femmes que ne semblaient pas ennuyer ses plaisanteries! Il savait leurs rendre de petits services, ainsi à une demande doucereusement exprimée, il travaillât plusieurs jours à installer d'efficaces séchoirs à linge prés du lavoir commun . Ma mère y reçut des compliments pour son mari, un peu ironiquement appuyés, par ses compagnes du lavoir qui lui laissèrent un goût amer! Elle ne manqua pas de les lui transmettre d'un ton ampoulé et cérémonial! regrettant seulement qu'il ne se soit pas montré aussi "prodigieux" plus tôt et même, pourquoi pas, pour sa femme! Il haussa les épaules disant " c'est pour toi aussi "(ah! ce"aussi", Papa, pourquoi n'as tu pas dit "surtout"?) Ma mère bondit : " justement! c'est ce "aussi" qui ne me plaît pas!
    Avec la fin de la période antiboise, le retour à la campagne, mon père retrouva ses habitudes ancestrales! Celles qui apparaissent le plus dans les pages que j'écris. Par un petit retour en arrière je pense aux 4 hectares de vignes plantées, la construction, avec l'aide d'un maçon, d'une vaste porcherie où jusqu'à 200 bêtes parfois mobilisaient toute la famille! Je le dis par ailleurs, nous les petits, avons un peu échappé a ce travail, mais les aînés furent durement mis à contribution. Albert surtout! Marcel, lui, l'excuse du plus jeune, savait souvent s'esquiver! Et là, avec les vignes, apparait furtivement l'image de mon grand-père paternel, que je n'ai connu qu'un bref instant: Je le vois, dans l'écurie, un greffoir à la main, préparant des greffons . Au sol une caissette en bois contenant ficelle, mastic, et autres ustensiles. Visage oublié, si ce n'est marqué de soleil, moustache blanche, grand chapeau de paille, et tablier bleu sur pantalon de velours et sabots. C'est la seule, brève image qui me le rappelle! je devais avoir 3ans!
    Oui, l'essentiel de la vie de mon père, hormis les quelques années de folie avant 1926, est le Travail! Le dur travail d'ascète, ayant mis haut la barre de son ambition par ce seul moyen possible pour lui, à la force du poignet, et en y entraînant ma Mère!
    Ils avaient, c'est vrai, gagné pas mal d'argent, à Célony, je le dis ailleurs, puis à la ferme, surtout avec l'élevage des cochons qui se termina avant la guerre. La drôle de guerre s'installa triste, sans gloire et dans une désertion morale générale, puis l'occupation. Son fils Marcel militant actif dans le parti hors-la-loi se réfugia "quelque part en Bourgogne" où il fut arrêté. (j'ai écrit ailleurs ce tragique épisode de sa vie) Ma mère pleurait, nous, les enfants, déphasés comme si soudain, sur une autre planète, nous aurions perdu tout repaire! Mon père, découragé, vieilli d'un coup, donna cette ferme à bail, plusieurs preneurs successifs. Il y eut des difficultés avec le dernier, il tomba malade. La libération, le retour de Marcel, survenu enfin, où dans la joie générale il offrit un banquet, avaient pourtant semblé lui redonner vigueur. Un peu plus tard, il était alité quand un gel exceptionnel sévit en 55 et qu'il fallut arracher les vignes .. ce qui lui arracha le cœur . Croyez-moi, ce n'est pas un jeu de mots! Il ne se releva plus jusqu'à sa mort! ses facultés mentales étaient affectées, sauf en ce qui concernait sa "Campagne"! De son lit, je me souviens, pendant que je le rasais, il me dit un jour dans un éclair de lucidité, qui, je ne sais s'il me fit mal ou bien " Mais la parcelle de vigne près du canal que vous avez arrachée, je suis sûr qu'elle n'a pas du geler! "Mon cœur se serra, et je mentis, car c'était vrai! "Mais non papa, tout était gelé!"
    Et pour finir, sauf la ferme heureusement, presque tout le fruit d'un trop dur labeur, fut perdu! Par des prises d'actions "bidons" proposées par les escrocs de la finance sur des proies faciles : naïfs qui croyaient que le "travail" seul, pouvait enrichir! Puis la formidable dévaluation du franc changea en monnaie de singe les quelques billets soigneusement gardés!

  • La libération ... La guerre effleurée.
    Août 44 : Les Américains, après la Normandie débarqués à Fréjus, approchaient.

    Les Allemands allaient-ils résister longtemps dans nos parages ou se replier rapidement? Suivant le cas les dangers pour la population civile pouvaient être plus ou moins réels.
    Dans le doute, toute la famille était repliée à la campagne et nous avons creusé une tranchée bien protégée couverte de planches et de terre pour être prêts à toute éventualité.
    Est-ce que des artilleurs, amis ou ennemis, crurent, chacun de leur coté, que ce travail de gros terrassement était un poste de combat aménagé par l'autre? Possible puisque les Allemands ont résisté un moment sur les hauteurs nord de la ville, et les américains préparaient une offensive sur un point culminant de la route de Marseille au sud. Toujours est-il que nous reçûmes par grand matin 5 ou 6 obus dans un rayon de moins de 150 mètre autour de la ferme qui en était précisément le centre et à peu près à égale distance des belligérants!
    Francis et moi, pour laisser la place à la famille repliée, dormions dans le vaste grenier sous la toiture, dans un lit en fer qu'on n'avait pas eu le temps de dépoussiérer et.. de libérer de ses punaises! Le premier obus, le mieux ajusté, éclata juste devant la maison à l'orée du champ de maïs dans sa pleine floraison après un strident passage sur nos tètes quelques mètres en dessous! C'est ce passage venant du nord qui me fit dire à mon père que nous avions reçu peut-être les derniers obus ennemis de la région que des soldats en débandade, sans commandement avaient lâchés au jugé pour s'en débarrasser! Même si vous croyaient utile de tenir compte d'un peu d'exagération de ma part due à la contagieuse proximité des "Marseillais", Il y eut quand-même de quoi nous faire sauter du lit, fuyant à l'occasion les punaises qui nous dévoraient... et que les Américains devaient aussi nous en libérer plus tard en se débarrassant de leur stock déprécié de DDT.. Qu'il nous a fallu, à notre tour, nous en débarrasser avant, qu'avec les punaises, disparaissent aussi tous les insectes du pays!
    Nous avons dévalé l'escalier quatre à quatre le pantalon à la main au départ et comment, je l'ignore, en bonne place à l'arrivée en bas, puis les premiers dans la tranchée! A moitié vêtue à la vite vite, toute la famille, les papas traînant leurs petits ahuris, geignant et endormis, les mamans affolées portant leurs bébés une main instinctivement sur leurs tètes comme pour les protéger du soleil, s'engouffra au font de la tranchée. J'admirai mon Père, qui s'étant assuré que tous étaient bien là, qu'un peu de ravitaillement et surtout de l'eau avaient été amenés, recouvrit calmement l'entrée de branchage et planches en se glissant à son tour près de nous. Il su calmer tout le monde en garantissant l'efficacité de l'abri et le peu de probabilité, même sous un tir nourri, qu'un obus tombât sur la tranchée, affirmant qu'à quelques mètres seulement, nous ne risquions rien.
    Obligé de sortir vers la vigne proche, ça été la seule fois de ma vie que j'eus vraiment peur de mourir... pendant une occupation quotidienne la plus naturelle du monde!
    Plus rien ne se passa. Vers midi j'ai voulu, en emmenant Francis avec moi, malgré les récriminations de tous, m'aventurer jusque au bout du chemin où habitait la famille Augier. Je voulais au plus tôt être tout près de ma fiancée dans ce moment d'angoisse.. et de bonheur sachant la libération proche! Mais comme nous dévalons la pente qui débouche sur la route nous tombons face à face avec un tank allemand! "ritour! ritour!" nous crie violemment un tankiste émergeant de sa tourelle et frappant sur sa mitraillette. Freinant à mort, nous remontons prestement la pente, et à bout de souffle nous nous laissons choir dans le fossé herbeux hors de la vue de ce tank imprévisible!
    "Ecoute Francis, je veux voir Paulette, je suis inquiet.. ce tank, si près de leur maison! Nous allons passer à pied par derrière, moins de cent mètres, ils ne peuvent pas nous voir de la route." Nous voilà engagés dans les herbes le long d'un ruisseau vers la maison que nous apercevons proche. Mais nous n'avions pas prévu la hauteur du tank plus la tourelle et le corps du soldat! celui-ci nous voit. "ritour!! mitraillet!" et j'entends comme le bruit d'un fusil qu'on arme. Nous rebroussons vivement chemin dans les herbes, je cours derrière Francis, instinctivement je cambre mon dos, j'y attends une rafale de mitraillette en murmurant dans une peur atroce " çà va venir! il va tirer!" et je me jetai quelques pas plus loin à plat ventre dans un fourré où Francis était déjà hors d'halène. Nous nous sommes regardés immobiles, silencieux, retenant, retenant quoi: pleurs ou rires? Nous avons éclaté de rire dans les larmes! De retour à la maison, tous, à voir nos visages, ont compris qu'il s'était passé quelque chose. En ces années de guerre les attentes n'étaient que de malheur. Avant même de savoir, ma mère affolée, tout en nous rabrouant vertement, nous fit du tilleul. Une fois rassérénés, calmes, retrouvés nos esprits nous nous somme regardés un peu honteux. Et nos yeux disaient: " Nous qui nous racontions, encore peu de temps avant, des histoires où nous étions des héros, avons eu une belle frousse devant un ennemi déjà aux abois, en fuite et qui n'avait voulu qu'effrayer deux négligeables petits garçons!

    D'autres "petits garçons" ailleurs dans le monde, exaspérés de misère sous un joug étranger depuis bien avant leur naissance, se sont nourris d'assez de haine pour rejoindre leurs aînés dans des combats jusqu'au fanatisme pour leur liberté. Devant le même tank qui nous a fait fuir, ils auraient, sans doute, jeté des cocktail molotow sous les chenilles!

    Mais plus tard, je me suis dit que n'importe quels petits garçons, où que ce soit dans le monde, dans l'une ou l'autre des situations, celle qui a été la nôtre et celle que j'évoque, auraient eu, certainement, les mêmes agissements.

    Mais vous pourtant... les allemands?.. Oui, c'est vrai. Mais relativement à l'abri pendant une occupation ennemie relativement brève, apparemment moins féroce qu'elle le fut ailleurs et que nous ignorions, loin encore de connaître l'étendue des horreurs que perpétraient dans toute l'Europe les nazis, qui pourtant touchèrent cruellement aussi notre frère Marcel, Jeunes, un peu inconscients peut-être, nous n'avions pas encore assez de haine pour être prêts à donner notre vie!
    Lui, Marcel, de quinze ans notre aîné, était déjà engagé dans son parti avant la guerre et "naturellement", dirai-je, engagé dans la résistance pendant la guerre.C'est vrai aussi.

    Et je me demande parfois si ce besoin de "virilité et d'héroïsme" qu'on inculque aux hommes par tous les moyens qui empirent, ( films, télé qui en font leur principal sujet), n'est pas pour satisfaire ou s'opposer, dans le rouge du sang versé, au goût de conquêtes des "seigneurs" toujours quelque part sur notre Planète.. Bleue.. pourtant!

  • Ma Mère (1885 / 1969)
    Ma Mère naquit à Tourtour, joli petit village perché sur une hauteur boisée dans l'arrière pays du Var, près d'Aups.
    Sa Mère, tragiquement veuve très tôt et presque sans ressource, élevait ses enfants dans la plus grande précarité. Ma Mère, dans la triste et pauvre ambiance due aux malheurs, trouva chaleur et affection auprès d'Oncles, pauvres aussi, mais au cœur riche. Hélas, par décision de je ne sais quelle "haute tutelle catholique" et "charité chrétienne", Elle fut confiée, malgré ses pleurs, à un couvent à Aups, qui lui assura une éducation religieuse où la résignation, le pardon enlevaient toute idée d'indignation, dans le respect aveugle de "la volonté de Dieu!" Puis, ma Mère fut placée comme femme de chambre chez la Marquise de Régusse, dans un Château des environs d'Aix-en-Provence. Elle nous parla souvent de ce moment premier de sa vie, à la sortie d'adolescence, comme d'un havre de paix chez "une bonne Maîtresse douce et charitable". "Nous n'étions pas malheureuses, la cuisinière et moi, que de peau de rire avons-nous fait! Nous la soignions bien cette bonne Marquise, nous lui faisions de bons petits plats, mais c'est nous qui en mangions la plus grande part! Elle avait si peu d'appétit, la pauvre! et nous riions à la cuisine: "Encore un peu de ce délicieux consommé, madame la Marquise?", "Merci, je goûterais plutôt à cet excellent gratiné!" C'est vrai, ces "pauvres riches" n'avaient pas beaucoup d'appétit, toujours en avance d'un repas! les vrais pauvres eux, en avaient davantage, la faim toujours devant! Te doutais-tu, Maman chérie, que vous faisiez acte révolutionnaire? Mon Père et ma Mère se connurent à cette époque. Ils se marièrent vers 1908, ils habitèrent d'abord une petite maison avec grand jardin, près de Fuveau . C'est là que ma Mère dut se "faire" à la vie paysanne. Mon Père venait "d'entrer" au PLM. Elle apportait au marché d'Aix des œufs, des légumes, et volailles. Souvent, de serviables voisins paysans, offraient leur service pour l'emmener dans leur calèche ou charrette. Elle mit au monde en ce temps, mes deux frères aînés: Albert et Marcel: 1910 / 1912. Puis mon Père hérita d'une maison à Célony, sur la nationale 7. Ils exploitèrent un commerce déjà existant: Bar-tabac, épicerie, boucherie. Mon Père qui commençait, pourtant tôt son travail à la gare, approvisionnait les étals de grand matin, à partir d'Aix, quasi exclusivement avec sa bicyclette! Chargée à bloc il la poussait dans la montée jusqu'à Célony. Ma Mère tenait seule ce magasin, avec bar, où des clients, à la soif inextinguible, lui causaient pas mal d'ennuis! En plus de l'épuisant travail dans ce multi-commerce et ...trois enfants en plus! : Gaston, Fernande, Hélène : 1917 / 20/ 24 . Ils exploitèrent ce commerce dix ans au moins, 1915/ 25. Ils gagnèrent, c'est vrai, pas mal d'argent, mais à quel prix! Une bonne conjoncture aussi, C'était la guerre et l'après-guerre, où la pénurie se faisait sentir. Mon Père, affecté spécial cheminot, ne fut pas mobilisé. Il put, travaillant au chemin de fer justement, et par des accointances favorables, s'approvisionner par le rail, mieux que d'autres en essence dont il faisait le commerce aussi! Il en vendit pas mal, puisqu'elle était rare ailleurs. L'épicerie contribua aussi, pour les mêmes raisons, à leur "fortune"! Ainsi, ma Mère, malgré elle, se trouva être le symbole, de la fracture entre le front où l'on mourait, et l'arrière où l'on profitait! Cruel paradoxe. Son Frère Albert fut tué et son commerce prospérait! Ils vendirent "Célony" pour le Bar "Chez grand-mère" en bas de la rue Espariat. Nous habitions rue de la fontaine, assez proche. C'est là que ton serviteur vit le jour! ainsi que mon frère Francis : 1926 / 28. Et enfin cette "Campagne" ...( j'en parle dans les pages consacrées à mon Père.)... où les "moments de ma vie" commencent à s'inscrire dans ma mémoire: "Deux petits garçons, l'un plus grand que l'autre, sur une aire....et s'inscrivent, ces moments, dans les pages d'un cahier que je tourne depuis quelques années. ---o--- "Pleurer sa Mère, c'est pleurer son enfance" (Albert Cohen) Oui, Maman, je te pleure en mon enfance, parce que tu étais mon berceau de douceur! Enfant, je pensais que nous étions les seuls à avoir une vraie Maman! Les autres Mamans, que je voyais devant l'école, ou en promenades, me semblaient n'être pas de vraies Mamans! Elles étaient jeunes, coquettes, bien habillées de clair et de couleurs. Je voyais qu'elles étaient plus soucieuses d'elles que de leurs petits. Elles embrassaient fougueusement leur chéri, mais ne se privaient pas de le gifler la minute d'après s'il touchait sa jolie robe avec ses mains sales! Maman, toi c'est quand on touchait ton cœur, que tu nous réprimandais, avec des paroles, où perçait le chagrin, si tendrement exprimées, qu'elles nous faisaient nous jeter, en pleurs, dans tes bras jusqu'à voir un sourire de pardon sur ton visage! J'ai toujours vu ma Maman "vieille" vêtue de gris. Mais comme elle était douce, patiente et trop dévouée, simplement, sereinement, pour nous aimer dans l'abnégation d'elle-même. Elle ne se plaignait jamais, malgré les charges et le travail tout le long de sa vie, dans la contraignante et farouche ambition de son mari. Maman, as-tu appris ce rôle de mère parfaite par l'expérience et la patience acquise par cinq mises au monde avant nous, Francis et moi ? Enfant, ai-je aimé ma Mère? Enfants, aimez vous votre Mère? Le lui ai-je jamais dit? Le lui avez-vous jamais dit? Non je crois. Enfant, nous aimons l'amour qu'elle a pour nous! Maman, j'ai du t'aimer vraiment, à la fin de l'adolescence, quand j'ai eu conscience de ton immense amour pour nous, et le prix que tu en as payé! Maman, ma trop vieille Maman, tu es partie avant que j'ai pu te donner tout mon retard d'amour! Et je t'aime dans mon cœur avec ma mémoire vive depuis ta mort! ..." Et je t'aime dans mon cœur avec ma mémoire vive depuis ta mort".. J'ai écrit ces mots hier au soir avant d'aller au lit, mais longtemps éveillé, des pensées affluaient dans ma tête comme des éclairs fugaces, et qui s'effacent, Les meilleures vers toi, oh! ma méritante, je veux les faire durer longtemps. Je les écris, Maman. Chaque fois qu'elles seront lues ( je veux qu'elles le soient, par ceux qui viennent après moi.) Tu ne seras, ainsi, pas morte encore, ni moi, qui me trouve, aussi à la fin de la vie, tant que ces écrits n'auront pas trop jaunis et devenus, peu à peu, illisibles! J'ai ton image, toujours la même, que je garde devant les yeux, pendant que j'écris, plus réelle qu'une photo, par la pensée, où tu es vivante et transparente jusqu'au cœur!: Ton visage extasié, penché, ta joue contre tes doigts croisés, exprime dans un souffle de bonheur: " Que c'est beau!" Oui, Maman, tu aimais le beau et le bon! Tu rayonnais d'une jeunesse intérieure, toi que j'ai dit vieille! (pardon maman) à travers tes rides et tes vêtements gris. Ou trouvais-tu le temps de lire? Tu lisais des romans populaires, comme on disait, "romans-fleuves" qui te faisaient pleurer ou jubiler: "que c'est beau!" Tu appréciais, gourmande, un gâteau, "un doigt de vin": "Que c'est bon!" Quand, plus tard, dans ma maison, ou une autre de tes enfants, nous te faisions écouter de la musique: " Que c'est beau!". Et un peu plus tard, à la télé, un spectacle de danse ou variétés: Que c'est beau!, que c'est beau! Tes yeux s'humectaient, ta joue se creusait sur tes doigts croisés! Comment trouvais-tu ces moments de plaisir, Maman, le long des 18 années où tu "nous pondis" 7 enfants!, le long des 30 années où tu nous berças, torchas, mouchas, lavas, habillas, coiffas, soignas? Comment, avec cette marmaille, mêlée à la volaille, Maman? Et ces corbeilles de linge, toujours désespérément pleines, apportées au lavoir: un ruisseau aménagé par nôtre "ardent géniteur", où il fallait, à genoux dans une caisse avec un peu de paille, que tu plonges tes mains, déjà douloureuses, dans l'eau glacée à la pire saison qui n'épargnait pas ta peine! Tu eus, Maman, quelques années de répit pendant notre période Antiboise. Si bien que le lavoir en commun de la cité, plus moderne, et en compagnie d'autres laveuses, devint ton lieu de détente privilégié! Papa, ironique, disait "Ah! tu te régales de papoter avec ces commères aussi bavardes que toi! " Tu osais répondre, (bravo Maman!), "Oui, je suis heureuse et alors, il n'est pas temps que je le soit un peu?" Des souvenirs, des images, des moments affluent pendant que j'écris. Les quels choisir? n'importe, celui-ci? : Nous étions tout petits encore, ma Mère se rendait souvent a Aix par le train à partir du Pey-blanc, petite station où le train, depuis longtemps, ne s'arrête plus. Nous guettions son retour au bord de la voie ferrée qui passe tout près, pour agiter nos mains ou un mouchoir dès son apparition à une fenêtre; nous savions que pour répondre à nos gestes et nos cris de joie, elle se pencherait, au prix d'escarbilles dans les yeux, que crachait à profusion la vieille locomotive peinant sur la voie montante . Nous courions ensuite à sa rencontre le long de la voie, plongions nos mains dans son cabas, lourd de provisions de tout ce que la ferme ne produisait pas, sachant bien qu'il y aurait quelque chose pour nous! Bonbons, petit jouet, parfois dérisoire, qui nous arrachait des cris de plaisir...ou de dispute pour le partage! Et plus tard, des livres! Maman, tu m'as donné le goût de la lecture! Tous les "Comtesse de Ségur, les Jules Verne et les Dickens", surtout, qui nourrissaient et aiguisaient mon imaginaire, mes rêves! Je me souviens, tu me dis un jour: "Pose un peu ce livre, amuse-toi dehors! " C'est vrai, tu remarquais que j'étais déjà passionné par les livres, où je trouvais la vie plus belle, aventureuse, heureuse, ou douloureuse, pleine de sentiments, que nous avions sans doute, mais sans pouvoir les dire comme dans les livres! Et quels livres parfois! Je ne t'ai jamais dis ceux que je trouvais au grenier, Maman chérie! Ce n'était plus les petites filles modèles! Ces livres, je pense, devaient appartenir à mes frères ainés.12ans, j'avais! Et l'éducation sexuelle n'existait pas! Je descendais pantelant: "Madame Bovary" "La femme de trente ans" et même "les liaisons dangereuses" de Laclo! quels troubles! des nuits, des heures éveillé, à comprendre "des choses", des phénomènes de mon corps qui me faisait honte. Maman, pauvre Maman pourquoi fallait-il, pour "bonne éducation", que tu nous mettes en garde comme du Diable de ces manifestations naturelles? Je suis sûr, Maman, que tu étais une femme de cœur, d'esprit, sensible, ouverte à la vie! (ton éducation au couvent en était-elle la source? possible, après tout, et malgré ce que je pense de "leur" éducation, sur... disons les mœurs, qui rejaillirent sur nous!) La vie aurait dû te donner plus! Et ça! que je ne devrais pas écrire : pourquoi les femmes, "du peuple" surtout, ne pouvaient-elles pas choisir, comme aujourd'hui, le moment et combien d'enfants désirés, soumises et passives aux "assauts" de leurs hommes? C'était la règle générale, conséquence d'une forme d'éducation révolue que, (tant pis je le dis!), l'Eglise veut faire durer encore C'est étrange la vie: Si cela avait été comme j'aurais voulu que ce fût, moi, le no: 6 de ta couvée, je ne serais pas là, pour écrire ce, qui d'ailleurs, ne serait pas à écrire, ! Maman, merci, pour le don de ma vie, après déjà cinq autres mises au monde... Sans honte, puisque ça n'a pas été de mon caprice!
  • Rêve
    Voie royale vers l'inconscient, le rêve accomplit la nuit ce qu'on ne peut plus faire le jour.
    Un petit chemin blanc, bien lisse, s'aventure sous un voûte verte, feuillage frémissant, piqué d'éclats de soleil furtifs, au gré d'un petit vent complice. L'eau claire d'un petit ruisseau l'accompagne gaiement, cascadant légère sur des pierres petites ou grosses, qu'elle arrondit depuis un temps immémorial, éclaboussant de fines gouttelettes, ses berges sages. Un promeneur solitaire s'émerveille de silence et de petits bruits de vie intense cachée. Ce promeneur, c'est moi dans un rêve... de paysage de rêve. Je suis avec ma bicyclette bleu. Le vélo, en ces années de retraite, est mon principal objet de détente, physique et morale par des randonnées, seul ou avec des amis, sur de petites routes tranquilles. Mais là, je ne la force pas. Elle prend plaisir en une paisible promenade et joue de ses rayons dans les rayons du soleil. Avec la sollicitude qu'aurait un amoureux pour sa belle, je consens à marcher à ses cotés, la main sur son guidon, l'aidant à la moindre petite montée qui rebute cette paresseuse! Et je dois même la prendre sur mon épaule pour franchir un caprice du ruisseau qui traverse soudain le chemin. Mais que m'arrive-t-il? Tant de patience et d'indulgence, soumis à cette.. à ce vélo que je ne ménage guère d'ordinaire! Mais me voilà tout seul! Où est-elle? Je suis désemparé. Le chemin s'élargit un peu, la futée est maintenant diaphragme à travers les troncs de bouleaux laiteux, irréels. Dans une clarté soudain très blanche, j'aperçois ma bicyclette.. qui me sourit par deux grands yeux bleus, plein de lumière, dans un jeune visage clair! Ebahi, je regarde sur le guidon, deux fines mains aux ongles rouges. Mon regard, qui ne croit pas ce qu'il voit, monte de ses poignets le long de gracieux bras nus jusqu'aux épaules à l'arrondi parfait, à demi cachées par une longue chevelure blonde. Un buste, adorablement valorisé par un strict corsage bleu, un peu de coté par la position assise en amazone sur le cadre bleu. Enfin deux jambes exquises jusqu'à la pointe des pieds appuyés légèrement au sol pour l'équilibre de cette lumineuse apparition! Divinement surpris et troublé, dans un effort pour vaincre l'émotion qui m'envahit, lentement j'avance vers "Elle" Si lentement et sans pesanteur, comme une scène de film tournée au ralenti, que dans le rêve, je réalise que je rêve! Ah! que je ne m' éveille pas! Je suis près d'elle, une main sur une poignée du guidon déjà, si près de la sienne que j'en sens la chaleur. Je fais un pas encore, pour enjamber et m'asseoir sur la selle derrière elle, l'autre main enfin sur l'autre poignée. La voilà entre mes bras pas du tout effarouchée, semblant au contraire, confortée et heureuse par deux bras qui assurent son équilibre! Déjà un pied sur la pédale, je vais m'élancer pour une grisante aventure! ... Quoi! A mon âge! avec une si jeune personne! Mais aucun remord ne pourra m'accabler, aucune tache demeure, lorsque l'objet du désir ne vit que le temps d'un rêve .. non achevé... qui vous réveille en sueur et le cœur palpitant ! Mais pas déçu, car réveillé à demi seulement, au rêve s'ensuit le souvenir d'une même scène qui m'a fait découvrir l'amour... comme dans un rêve... il y a 50 ans où c'était un cœur de 17 ans qui palpitait! Ce n'était pas une "éphémère" blanche, mais une "sauvageonne" brune guère plus qu'une enfant, pas du tout comme les "autres". Les cheveux qui touchent mon visage ne sont pas blonds, mais noirs, les yeux toujours rieurs ne sont pas bleus, mais très foncés, ses doigts bistres qui touchent les miens, n'ont pas les ongles rouges, et son petit nez, fier, dans un visage très brun, qui se tourne vers moi, n'est pas aquilin du tout, et son corsage, pas bleu, n'est qu'une pauvre blouse. Ce n'est pas un chemin sous la futée, mais une route vers l'école. Le ciel n'est pas bleu, mais gris, comme tout l'était pendant ces années de guerre, l'occupation . Entre mes bras, qui la protègent , elle est assise, rassurée et troublée à la fois, sur mon cadre, pas bleu non plus, mais d'une couleur que la rouille, signe de pénurie et d'une apathie générale, en avait ôté la plus grande partie! Et c'est aussi miraculeux qu'un rêve: La naissance de sentiments nouveaux, forts, et affolants de joie,... et de peur aussi : un tel évènement, un "état d'âme nouveau" à assumer pour une très jeune fille et un très jeune garçon! Mais ce fut comme un soleil dans la nuit, éblouissant de lumière et de chaleur, qui nous manquait depuis si longtemps! Il raviva nos âmes et nos espoirs, et devait sceller, un peu plus tard, nôtre union pour la vie!

    Suit ce poème d'Aragon:

    "Il n'aurait fallu
    Qu'un moment de plus
    Pour que la mort vienne
    Mais une main nue
    Alors est venue
    Qui a pris la mienne

    Qui donc a rendu
    Leurs couleurs perdues
    Aux jours aux semaines Sa réalité
    A l'immense été
    Des choses humaines

    Moi qui frémissais
    Toujours je ne sais
    De quelle colère
    Deux bras ont suffi
    Pour faire à ma vie
    Un grand collier d'air

    Rien qu'un mouvement
    Ce geste en dormant
    Léger qui me frôle
    Un souffle posé
    Moins une rosée
    Contre mon épaule

    Un front qui s'appuie
    A moi dans la nuit
    Deux grands yeux ouverts
    Et tout m'a semblé
    Comme un champ de blé
    Dans cet univers

    Un tendre jardin
    Dans l'herbe où soudain
    La verveine pousse
    Et mon cœur défunt
    Renaît au parfum
    Qui fait l'ombre douce

    Il n'aurait fallu
    Qu'un moment de plus
    Pour que la mort vienne
    Mais une main nue
    Alors est venue
    Qui a pris la mienne